par Yacine Bayan

Pour le n° 90, un anonyme au coin de la rue

Tous les mois, le webzine Happe:n se métamorphose sous le crayon d'un artiste. Pour le premier numéro du "Happe:n nouvelle formule", le dessinateur est anonyme. Un choix assumé; il ne se défini pas artiste mais apprenti.

 J’ai eu le privilège de rencontrer le dessinateur au masque de fer et de dégripper la bête afin qu’elle nous révèle un peu de son parcours … et juste avant qu’elle ne s’évanouisse une fois de plus au détour d’une rue.

Quand je le rencontre, il fredonne « La bohème » d’Aznavour et ça me fait sourire, c’est exactement ainsi que j’imaginais le personnage. Pour faire plus simple, nous l’appellerons donc Charles.

 

Charles a toujours eu une pratique artistique et travaille désormais à devenir artiste depuis qu’il est entré aux Beaux-Arts, après quelques errances sur les bancs de la fac. Aujourd’hui, il a décidé de mettre à profit son anonymat et d’être un dessinateur inconnu assumé. Entré dans le monde du dessin par la porte du manga et de la BD, il a passé de nombreuses années à tenter de sortir d’un dessin stéréotypé, et Charles a désormais su développer un lexique visuel singulier :

"Je pense qu'on a tous quelque part un répertoire graphique favori qui se renouvelle régulièrement."


"On a envie de pousser portes et fenêtres"Pour Happe:n, Charles a imaginé un personnage chewing-gum, une sorte de mollusque qui titille notre curiosité. On a envie de pousser portes et fenêtres afin de découvrir ce qui se cache derrière. Charles l’appelle "Madame Ville". Une femme pour la notion de fertilité. Et la ville parce qu’elle représente la construction d’un univers collectif, l’effervescence d’un monde entièrement issu de l’imagination de l’homme et dans lequel de nombreuses âmes se côtoient. La mère nourricière devient désormais une "maman ville".

 

 

 

Charles travaille actuellement sur son identité d’enfant de la ville : une identité partagée avec tous les destins qui s’y croisent. Il a donc décidé d’imaginer un personnage qui s’adapte en fonction du discours et de la fonction du lieu dans lequel il va être mis en scène.

 

 

 

"Avec toi j'ai trouvé..."

 

 

Sa touche est illustrative, un parti pris qui correspond à la pratique du street art : "Quand on travail dans la rue, on se retrouve vite face à un dogme et à une doctrine qui sont tout aussi implantés que le formalisme dans les galeries blanches, ou que l'académisme il y a quelques siècles." Charles s’éloigne au possible de cette norme dans le street-art qui voudrait que les réalisations soient spectaculaires, colorées ou réalisées à la bombe. Charles dessine, colle, joue sur la sensibilité du trait en cherchant à s’éloigner d’un art qui s’attache à la culture hip-hop et américaine. Il mélange un dessin à la fois académique, illustratif et végétal.

 

"Charles dessine, colle..."

Charles me parle de "l’inquiétante étrangeté", le concept le plus exploré de la littérature fantastique. Son art tient à cela : l’intégration d'un élément dans le paysage qui n'a pas à être là ou qui ne devrait plus être là. Il s'agit d'un élément indicible qui signale la présence de quelques chose qui est déjà absent. La natte, la chevelure et le végétal participent à une véritable mise en scène iconographique.

 

Finalement ce personnage symbolise tout ce que nous "à la rencontre d'inconnus charnels & locaux"souhaitons faire d’Happe:n, un objet vivant qui pousse à la curiosité ; un objet multiple, intriguant et mouvant. Charles va à la rencontre d’inconnus charnels et locaux en laissant des affiches sur les murs de leurs maisons. Il cherche à créer un lien par l’espace publique. Son travail transmet ainsi une idée politique :                                        "Cela participe à la vie de la cité, et c'est la définition la plus simple de la politique. C'est à celle là que j'aime m'adonner le plus..."                                                         Pour voir les œuvres de ce dessinateur anonyme, il vous suffit donc de guetter les coins de rues, vous y trouverez des dessins à la facture très "contes pour enfants", des animaux endimanchés qui tiennent des petits villages ou des maisons entre leurs griffes ou encore de gros blaireaux en cravate...                                                                                                                                                Élodie            

 

"La bannière Happe:n est assez symbolique de mon boulot en ce moment qui est une espèce d'énorme cocote minute entre tout le bain culturel dans lequel je suis immergé depuis quelques années et de ce que je peux en tirer." 

Ses lectures du moment:

"La poétique de la ville" de Pierre Sansot

"Un art contextuel" de Paul Ardenne

"La politique du rebelle" de Michel Onfray

"Walden ou la vie dans les bois" de Thoreau

"Bâtons rompus" de Dubuffet

Sa prochaine expo:

Au garage moderne fin mars: une exposition qui interroge les notions de zones et d'habitat