Le Cheval de Turin : ultime film de Bela Tarr
Fin d’année, offrez-vous une fin du monde…
Trois êtres amers voient s’insinuer dans leurs souffrances et dans leur indispensable symbiose, une nature omniprésente et corrosive qui leur chante chaque seconde la proximité de leur fin. Cet écho de l’inéluctable siffle alors un combat qui est perdu d’avance et qui fissure avec fracas leurs envies jusqu’à émietter le dernier de leurs instincts…
Une longue et vaine lutte contre des éléments puissants, secs et glaciaux… Le premier plan séquence résume cette pesante condition : une jument haletante en pleine tempête qui traîne comme un châtiment l’attelage de son vieux maître, dont le visage buriné et la barbe hirsute sonnent la sentence d’une longue affliction… La scène est esthétiquement sublime et rendue d’autant plus impressionnante par le traitement noir et blanc, mais elle révèle surtout la faiblesse de protagonistes déjà pétrifiés d’impuissance face à leur tourmente.
Ce prologue aussi saisissant que peut l’être le vent sur ces deux êtres, s’ouvre ensuite sur le quotidien rural et désespérant du cheval, l’homme et sa fille, au cœur d’une campagne aride à l’hostilité chaque jour décuplée. Toutefois, les gestes quotidiens veulent rester semblables et respecter le même ordre : la jeune femme va chercher de l’eau au puits, habille et déshabille son père qui a perdu l’usage de son bras, fait la lessive, prépare l’attelage… et essaie d’entretenir le feu…
Mais entretenir la flamme semble malheureusement peine perdue car l’espoir se désagrège à mesure que souffle le vent, et malgré le refuge de leur maison de pierre, le découragement s’infiltre : la jument ne s’alimente plus, n’a plus la force de tirer la charrette, n’a plus même la force de vivre… Un magnifique gros plan de face nous glace par la représentation d’une telle lucidité chez l’animal. La composition que le réalisateur prétend simple et « pragmatique » est en réalité extrêmement habile et sait rappeler les figures allégoriques de la mélancolie sans jamais quitter son important degré de réalisme.
Sur les quelques mesures lancinantes et répétées d’orgue et violoncelle, nos deux humains sont gagnés par une gangrène effrénée qu'ils tentent de toute leur force de dissimuler. On perçoit peut-être là une dépression muette face à leurs propres ruines. L’épanouissement est d’ailleurs inexistant de l’œuvre et les hommes répètent inlassablement les mêmes comportements en pur déni de ce qui explose à leurs yeux ; comme pour ne pas révéler ce qui les touche car ce serait là pure faiblesse qui aggraverait plus encore leur effondrement. Ainsi, le regard sévère du père aux allures d’Homère et l’air abattu de la fille ne laisseront jamais transpirer l’éventuelle nostalgie d’un temps meilleur, ni même une quelconque disposition à aimer. Le vieil homme et la jeune femme, tels deux Antigone obstinées par leur devoir, ne s’échangent presque aucun mot et souffrent silencieusement de leur propre fin du monde.
En 1889 à Turin, Nietzsche éclatait en sanglot devant un cheval de trait malade qu’un cocher frappait violemment : cet épisode fit sombrer le philosophe dans la folie pour les dix dernières années de sa vie. Pour ce qu’il affirme être son ultime réalisation, Bela Tarr signe ici une véritable ode à la dignité de tous les êtres vivants et à la subjectivité de ce qui fait souffrance pour ceux-ci. Le réalisateur hongrois quitte donc le cinéma sur un exploit : représenter comment la peine s’empare de chacun de nous malgré la pudeur émotionnelle des personnages. La fin du monde n’est pas ici définie comme étant chose perceptible universellement : elle est l’anéantissement de tout espoir individuel.
Buvons alors pour prétendre un temps à une paisible escale, à un ultime refuge, avant de ne plus pouvoir ignorer la tempête qui siffle de plus en plus fort à nos oreilles. Que cette prochaine année soit meilleure.

