Entretien avec Laureline Mattiussi
Retour sur une exposition consacrée à L’île au poulailler.
Laureline Mattiussi, est une jeune dessinatrice de bande dessinée bordelaise qui nous a été présentée récemment, alors qu’elle exposait une vingtaine d’originaux de ses albums de L’île au poulailler (prix Artémisia en 2010), ce mois-ci à la bibliothèque de Bacalan. Accrochez-vous car c’est à coups de crayons loufoques et grossiers qu’elle vous raconte son histoire, où banalité et logique n’ont pas leur mot à dire.

Pour elle, la bande dessinée c’est avant tout l’envie de raconter une histoire. C’est une manière de construire un script, par le dessin et la physionomie. C’est la morphologie et la mise en scène qui révèle les possibles d’un scénario, et le jeu commence entre le crayon et l’imaginaire, entre la feuille de papier et l’auteur.
Laureline Mattiussi prend ici à cœur le thème de la piraterie, ces bandits qui ont tellement en horreur la société qu’ils préfèrent la mettre totalement de côté et s’enfuir sur une « coquille de noix » vers des horizons nouveaux. De ces personnages extrêmement en colère va en découdre une histoire extraordinaire, menée de front par une piratesse désinhibée et roublarde, qui n’a pas froid aux yeux. Lorsqu’on lui demande ses influences, l’auteur pioche parmi ses multiples inspirations qu’elle déclare être sans cesse en mouvement :
« Lorsque je travaillais sur les pirates avec L'île au Poulailler, elles allaient de Howard Pyle et NC Wyeth pour les illustrateurs, à Jo Lansdale pour les dialogues, en passant par Gilles Lapouge ou encore L'île au Trésor vu par Victor Fleming (avec Wallace Beery). Maintenant que je travaille sur les bas-fonds antiques, ce serait davantage Fellini, les fresques romaine bien sûr (celle de la maison de Livie, exposée à Rome, ma préférée), Catulle et Catherine Salles qui a écrit un bouquin passionnant sur les bas-fonds. Pour ce qui est de la BD, je suis très attachée à Guido Buzzelli, à Fred, à Reiser, et à une multitude d'autres. Au travail de David Pruhomme aussi.»
Pour Happe:n, Laureline Mattiussi répond à quelques questions :
Votre trait semble avoir changé entre la genèse de L'île au poulailler et l'album tel qu'il est aujourd'hui, que s'est-t-il passé entre temps?
LM: Ce n'est pas tant une histoire de trait que de matériau. Au départ de L'île au Poulailler, j'avais pensé réaliser l'album en couleur directe (sans trait justement, seulement un travail de masses, de couleurs, à l'acrylique). Et puis peu à peu, je me suis aperçue que ça n'était pas le langage qui convenait : mon utilisation de l'acrylique tendait un peu trop vers des modelés compliqués, des couleurs tendres : je voulais quelque chose de plus cru, de plus violent, de plus direct (il s'agissait de pirates, mon dessin devait faire corps avec mon récit). Il se trouve aussi que la chatoyance des couleurs que je travaillais à l'acrylique, la complexité des modelés posaient problème : chaque case étant très composée, cela ralentissait énormément le rythme de lecture, or je voulais une histoire vigoureuse et cinglante, bref, ça ne collait pas.
Aussi c'est imposé un jour la nécessité d'un dessin au trait, en noir et blanc d'abord, puis mis en couleur par ordinateur : par ce biais j'arrivais enfin à faire corps avec mon histoire, avec ses personnages, leur hardiesse, leur démesure, leur folie etc...


Vous travaillez avec Isabelle Merlet pour la mise en couleur de vos planches, comment cela fonctionne-t-il entre vous ?
LM: Il se trouve que je laisse de la place à la couleur mais que je ne tente pas de penser les couleurs en amont (du moins, il est évident que certaines séquences m'apparaîtront de manière assez précise selon telle ou telle dominante, mais je m'applique à laisser à Isabelle le soin de créer vraiment le langage coloré de l'album - il faut dire que je ne me fais pas trop de bile, Isabelle est certainement l'une des meilleurs coloristes actuellement, et de très loin. Elle sait écouter l'histoire, accompagner le récit et le dessin au mieux tout en conservant sa patte, et c'est un réel plaisir que de travailler avec elle car le résultat me surprend à chaque fois : elle sait faire preuve d'une immense audace, ce qui me séduit beaucoup).
Si je devais laisser mes pages en noir et blanc, je ne travaillerais pas de la même façon, je jouerais davantage sur des densités de noir, je travaillerais davantage les contrastes : bref, j'envisagerais ma page comme une finalité en soi. Or avec les couleurs d'Isabelle, mes pages sont des étapes qui attendent la couleur pour être terminées, ce qui change beaucoup la manière de les appréhender.
Cependant, nous avons toujours une première phase de travail où l'on discute des possibles, ensuite une seconde où Isabelle s'essaie sur une dizaine de pages. De ces dix pages on discute, on apporte des modifications, on se cale sur le langage coloré de l'album et puis ensuite tout roule. Jusqu'à ce qu'à la fin nous passions tout en revue.
Ce qui est intéressant, c'est que parfois Isabelle parvient à faire émerger des choses de mon dessin que j'avais oublié : par exemple, pour ce qui est de L'île au Poulailler, j'ai dans l'album quelques scènes de fesses entre mon et ma capitaine. Avant de me mettre au dessin, je m'étais beaucoup arrêtée à regarder les estampes japonaises (ça aussi, tient, ça fait sacrément parti de mes références). Et puis le temps avait fait son chemin, et j'avais ensuite fait mes séquences de fesses sans plus penser aux estampes japonaises. Or, Isabelle, pour une de ces pages notamment, et sans en avoir parlé, a su donner à mon dessin des couleurs qui immédiatement faisaient en ressortir l'idée de l'estampe (comme si l'idée c'était diluée dans mon dessin et que par la couleur elle avait réussi à lui donner une parfaite intensité). Bref, c'est toujours étonnant cette collaboration. Et réjouissant.
Vous avez participé à un concert dessiné avec Sol Hess and The Sympatik’s, quelques mots pour nous parler de cette expérience ?
LM: Je travaille depuis un moment avec eux car je réalise tous leurs visuels. Du coup, c'était une expérience évidente en quelque sorte, car je connais leur répertoire sur le bout des doigts et que je produis la matière première à leurs atmosphères graphiques.
Or, là où cette expérience me plaît, c'est qu’il est là aussi en quelque sorte question de narration : le répertoire qu'ils jouent en ce moment est un set de 50mn environ, sans qu'il y ait de rupture d'un morceau à l'autre, tout se déroule comme une longue phrase qui gagne peu à peu en intensité. Or mon travail à moi consiste à tisser un autre fil, une autre phrase en parallèle, qui fait corps avec eux, et qui pourtant vous embarque encore dans une autre strate d'imaginaire.
Au passage ils ont sorti récemment un très beau 45 tours disponible à Total Heaven pour ce qui est de Bordeaux, ou sur leur blog :http://sympatiks.blogspot.com/
Un album va sortir dans le courant de l'année, sur lequel il faut que je commence à bosser puisqu'on continue à collaborer.

En ce moment, vous êtes sur la sortie de votre album La Lionne, en collaboration avec Sol Hess : Comment s’est compartimenté le travail entre vous deux ?
LM: Nous avions envie de travailler ensemble depuis longtemps : il m'avait fait lire des scénarios qu'il avait écrit pour des moyens métrages, et on s'était trouvé une évidente parenté d'esprit pour ce qui était de mettre en scène des dialogues assez crus, un vrai plaisir à jouer sur la grossièreté.
Après L'île au Poulailler, j'avais envie de travailler sur les bas-fonds de l'Antiquité Romaine (j'avais déjà fait, il y a très longtemps, quelques pages qui prenaient pieds à cette époque là, et selon ce cadre là - qui n'a rien de la virilité guerrière que l'on trouve souvent en BD lorsqu'il est question de Rome, et j'avais envie de retenter l’expérience sur une histoire plus longue). J'ai proposé à Sol ce cadre là, ça lui a plu. Quelques temps plus tard il m'a proposé un scénario qui m'a emballé, et nous l’avons proposé à Treize Etrange qui l'a signé aussitôt. Le bouquin sort le 25 janvier, pour Angoulême.
Vous a-t-il été plus difficile de travailler à partir d’une histoire que quelqu’un d’autre écrivait?
LM: Ça n'est pas plus difficile mais ça ne pose pas les même questions : par exemple, lorsque j'écris mes histoires, j'ai une idée de la physionomie de mes personnages, même si elle met du temps ensuite à prendre sa forme finale. Mais avec le scénario d'un autre, c'est presque un casting qu'il faut passer, car si certain personnages s'imposent assez vite (c'était le cas du personnage de La Lionne), d'autres donnent davantage de fil à retordre car ils pourraient avoir toutes sortes de morphologie. Cependant, s'il faut y passer davantage de temps et de réflexion ( je crois que de fait, les choses se font moins instinctivement car il faut faire sien le récit de l'autre - bien que celui de Sol me ressemble assez pour que je le fasse assez spontanément), je crois aussi que le résultat, pour ce qui est des personnages en tous cas, est peut-être plus riche, plus intéressant, plus habité car chacun d'eux a vraiment été travaillé au corps.
Quelques mots pour nous parler de ce projet ?
LM: Le récit prend pied dans l'antiquité Romaine, en 21 avant Jésus-Christ. Nous sommes sous le règne d'Auguste, c'est l'été, et une épidémie de peste ronge la ville de Rome. L'histoire s'articule autour de deux personnages : Samuel, un jeune juif qui erre de par les rues de la ville, entre les hauteurs de l'Aventin et les ruelles de Subure, les bordels mal famés des bas-fonds. Et Léa, dite La Lionne, une courtisane louée à l'année sur contrat par le consul Publius Afranius. On y retrouve également le poète Catulle et ses vers licencieux, en ancien amant de La Lionne (pirouette historique car le véritable Catulle est mort à 30 ans en -54, mais nous le mettons en scène selon l'âge qu'il aurait en -21, 60 ans environ, s'il avait survécu - là est tout le plaisir de la fiction ), deux jeunes patriciens, Caïus et Rufus, l'un aux prises avec le souvenir de son ancien esclave/amant mort, Lucain, qui le hante, l'autre, violent, obsédé par l'idée de conquérir La Lionne, et une pléthore de truands, de prostituées et de brigands des bas-fonds. Dans cet ouvrage, il est, entre autres, question de s'approcher des sans-grades, des individus au ban de l'histoire dont les habitations précaires n'ont pas survécu au temps, bien loin des faits d'arme ou des questionnements politiques, loin du triomphe conquérant de l'Empire. Les personnages s'y débattent et tentent de survivre, avec plus ou moins de joie, à une ville dévorante, à des rapports de virilité et de pouvoirs asphyxiants, aux eaux fangeuses d'une Rome attaquée par la peste et voguant déjà sur son déclin.
Premier tome de La Lionne, couverture.
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Laureline Mattiussi travaille en ce moment sur le deuxième tome de La Lionne qui sera un triptyque et continue sa collaboration avec Sol Hess and the Sympatik’s pour le visuel de leur album. Quelques illustrations érotiques réalisées ça et là, la jeune illustratrice se laisse porter et nous annonce un prochain concert dessiné à l’espace St Rémy dans le cadre de Bord’Image courant février, où elle sera entourée de trois autres dessinateurs (un bordelais, Vincent Perriot, et deux Québecois, Philippe Girard et Pierre Bouchard).
Pour trouver ses albums de L’île au poulailler ou voir en exclu le visuel des premières pages de La Lionne : http://www.glenatbd.com/bd/la-lionne-tome-01-9782723480529.htm
Blog de Sol Hess and The Sympatik’s : http://sympatiks.blogspot.com/
Blog de Laureline Mattiussi : http://laurelinemattiussi.blogspot.com/

