Vous avez des amis à Bacalan
Les artistes Isabelle Kraiser et Marc Pichelin nous invitent à faire l’expérience de la rencontre dans ce qu’elle a de plus quotidien et d’intime. Un livre-dvd ‘D’habitude Bacalan-Les Aubiers’ présente ces moments vécus en associant photos et sons.
Ça commence par un silence brillant, étrangement clair et profond. Il en émerge peu à peu des bruits et des voix, de ceux auxquels on ne prête pas attention en temps normal, tant ils sont quotidiens. Mais voilà, Isabelle Kraiser et Marc Pichelin nous mettent face à ces moments déroutants de réalisme et nous projettent dans des espace-temps dont la banalité vient interroger notre place de spectateur. C’est l’expérience de la rencontre que nous propose la photographe et le phonographe, avec tout ce que ça implique de mise en danger et de solitude.
‘D’habitude’ est un projet mené dans le cadre d’une résidence d’artiste sur les quartiers Bacalan-Les Aubiers qui a débuté en mai 2009. Isabelle Kraiser et Marc Pichelin ont fixé par la photo et l’enregistrement sonore ces moments de rencontre avec les habitants.

Aujourd’hui, l’individu est porté au rang de symbole, à en juger par le succès des émissions de télé qui pénètrent sans état d’âme l’intimité d’anonymes, échantillons édulcorés ou au contraire caricaturés d’une société dont on a très peur de ne plus comprendre les rouages. C’est la société du spectacle et l’anonyme y fait son one-man show. On confond intimité et identité. L’un n’implique pourtant pas nécessairement l’autre. En quelque sorte, l’humain est devenu un matériau que l’on peut convoquer pour justifier tout un tas de choses. Comme la fabrication d’un portrait de quartier par exemple.
Le travail d’Isabelle Kraiser et Marc Pichelin se distingue par sa capacité à avoir évité cet écueil de ‘l’identité’, obsession actuelle des discours sur la société française, échappatoire bien utile quand on ne veut pas avoir à se poser les vraies questions.
La combinaison des enregistrements et des photos nous invitent à participer à une rencontre, celle qui a eu lieu entre des individus, d’une part des artistes et d’autre par des habitants. Il ne s’agit pas d’interview ni de reportage. Les artistes assument leur position, avec toute l’incertitude qu’elle comporte, ils ne cherchent pas à s’effacer afin de mettre en valeur le sujet. Au contraire ils se mettent en scène eux-mêmes dans cette expérience, ils hésitent, bafouillent, posent des questions maladroites. Comme dans une vraie première rencontre en somme. C’est dans ces errements auxquels on n’est pas du tout habitués lorsqu’on se trouve face au portrait d’un individu, que ce travail trouve son authenticité. Il n’a rien de neutre bien au contraire, il est profondément subjectif car dans une rencontre il faut être deux (au moins) et il faut que les deux parties s’investissent personnellement. Pourtant, il n’y a aucun voyeurisme, aucune empathie particulière qui nous pousserait à aimer la personne décrite. Comme les enregistrements, les photos traduisent la sincérité du regard de la photographe qui décèle dans les objets du quotidien, de subtiles compositions intimes. Il ne s’agit pas en effet d’un travail naturaliste mais de véritables mises en scène et c’est par le truchement de cet artifice que les artistes nous laissent l’espace nécessaire pour ressentir toute la spontanéité de cette rencontre. Car finalement, notre quotidien n’est-il pas tout entier fait de ces mises en scène de nous-mêmes parmi les autres ?

‘D’habitude' parvient à produire un sentiment assez proche de celui que l’on peut éprouver lorsque l’on fait connaissance avec un inconnu : le désarroi. Car à la première rencontre, on fait l’expérience de l’infini que représente une individualité et on constate surtout notre incapacité à en saisir tous les aspects. Isabelle Kraiser et Marc Pichelin nous font partager ces étranges premiers moments, riches en évocations, qui invitent à nous interroger sur notre relation à l’autre.

Lors de la biennale Agora 2010, ‘D’habitude’ avec Arc en Rêve, centre d’architecture avait fait l’objet d’une installation intéressante : au milieu du brouhaha et de la foule du Hangar 14, un espace clos qui recréait l’atmosphère d’un intérieur douillet permettait au visiteur, confortablement installé au fond d’un fauteuil, de s’immerger dans l’œuvre audio et visuelle. Là, isolé de l’extérieur, le spectateur se retrouvait seul dans cette rencontre à trois, l’habitant, l’artiste et lui.

Une expérience d’une rare intimité qu’il sera désormais possible de revivre grâce à la publication, après deux années de travail, d’un livre-dvd ‘D’habitude Bacalan-Les Aubiers’. Il est à découvrir le vendredi 10 février 2012 à 18h à la bibliothèque de Bacalan.
Aurélien Ramos

