par Pauline Roudet

Moi aussi je m'appelle Julia

Un halo ocre irradiant les actes glaciaux de l'Histoire

Joëlle Aguiriano de la compagnie paloise L'Auberge Espagnole a présenté samedi 8 février au Chaudron de Mérignac "Moi aussi je m'appelle Julia".

Les faits font froid dans le dos : au sortir de la guerre civile espagnole, en 1939, Franco, à la tête du pays, fait fusiller à la chaine les Républicains. Cette Espagne meurtrie touche particulièrement Joëlle Aguiriano, metteur en scène et comédienne unique de la Compagnie L’Auberge espagnole. Née d’un père espagnol, elle a vécu son enfance à Bilbao à la fin du franquisme.
L’Histoire nous touche toujours davantage quand on passe par la petite porte plutôt que par la grande… Le texte, adapté de la nouvelle de Francisco Gonzalez Ledesma, et le talent de Joëlle Aguiriano, accompagnée d’un violoncelle, s’unissent pour apporter un éclairage émotionnel à ses actes glaciaux de la grande Histoire, et d'une petite... à l’humanité d’une chaleur ocre.

 

Natividad est l’une des nombreuses Républicaines condamnées à mort dans la prison de Montjuic, Barcelone. « Moi aussi je m’appelle Julia » raconte en huis clos, un jour de sa vie et la relation amicale qu’elle tisse avec la prévenante fonctionnaire de prison, également nommée Natividad. Si le décor est plutôt neutre, le violoncelle révèle l’atmosphère humide, rude et hostile de cette cellule. La geôlière inonde la cellule d’un halo lumineux, rassurant pour la Républicaine.

Le violoncelle donne voix à tous les recoins de la prison et surtout à celle de la prisonnière Natividad, tantôt emplie de méfiance, tantôt de lamentation. C’est à la fois impressionnant et touchant de voir de quelle manière le violoncelle réussit à donner vie à la prisonnière. Tantôt narratrice, tantôt geôlière attentionnée, le visage et le corps de Joëlle Aguiriano irradie la scène.

Joëlle Aguiriano (metteur en scène et comédienne) revient, avec Pierre-Yves Ardoy (violoncelliste), sur la création de la pièce et sur son rapport à l’Espagne.

- Pour une première création, pourquoi avoir choisi d’adapter une nouvelle de Francisco Gonzalez Ledesma ?
Cette nouvelle cadrait tout à fait avec la direction que je voulais donner à la compagnie. De part son nom, elle est clairement identifiée avec l’Espagne, en résonnance avec ma double culture. Il fallait absolument que cette Espagne soit très ancrée dans cette compagnie. La première création était forcément une création qui parlait de l’Espagne.

- Comment as-tu procédé pour adapter cette nouvelle d’une petite dizaine de page à une pièce de près d’une heure ?
Sébastien (Sébastien Riguet, il a adapté la nouvelle) et moi avons travaillé en complémentarité : Sébastien, qui est très littéraire, a fait une première adaptation et, avec mon œil de comédienne et de metteur en scène, j’ai ensuite apporté les retouches. On a tout transformé au niveau des temps, on a tout mis au présent. On a rendu le texte moins littéraire pour que le langage soit plus vivant et direct. On a beaucoup travaillé sur comment jongler entre narration et dialogues.

- C’est une histoire de femmes…
Oui mais on n'est pas dans le féminisme. Il y a eu des femmes révolutionnaires, combatives.  Mais dans cette histoire, il s’agit plutôt de femmes qui se sont retrouvées à cette période là et ont subit ça. Autant l’une (la geôlière franquiste) comme l’autre (la prisonnière républicaine), elles ne l’ont pas choisi et elles subissent. La geôlière prend son rôle, non pas comme une fonctionnaire répressive mais comme une accompagnante qui la rassure.

- Il y a une seule comédienne pour 2 personnages, la prisonnière et la geôlière. Est-ce que ça a été une évidence ?
J’ai créé seule la compagnie. Je ne savais pas vraiment si je voulais travailler avec quelqu’un d’autre. Qui et dans quelles circonstances ? Ce texte avec 2 personnages pour moi toute seule a été l’occasion de développer l’idée déjà évoquée avec Pierre-Yves (le violoncelliste) lorsqu’on était encore à la Compagnie paloise « Tam-Tam théâtre », d’intégrer le violoncelle à une création théâtrale. Quand nous avons commencé à travailler sur la pièce, ça a été une évidence. Ce violoncelle, c’est toutes ces jeunes femmes qui sont passées dans ce cachot et qui se font fusillées les unes derrières les autres. Il donne ce côté universel.  Il a fallu trouver les bonnes résonnances, les bonnes musicalités, le ton juste…

- Pierre Yves, comment as-tu trouvé quoi et comment jouer ?
D’une manière générale, c’est de l’improvisation, en fonction des dialogues. J’ai une formation très classique, donc au départ j’étais parti sur une structure très complexe, faire autant de notes que de syllabes… En fin de compte, nous ne sommes pas du tout restés là dessus. On a plutôt travaillé sur le ressenti, les intentions, les intonations, de la prisonnière dans les dialogues pour que le violoncelle retranscrive ses états d’âme. Finalement ça n’est clairement pas de la musique, ce sont des sons pour créer une ambiance.

-  L’Espagne. La guerre civile s’est finie en 1939. Il y a eu ensuite le Franquisme et la répression. Beaucoup de personnes ont été fusillées, comme ce qui est raconté dans l’histoire de « Moi aussi je m’appelle Julia ». Est-ce que cette période de l’histoire de l’Espagne a des résonnances en toi ?
J’ai vécu mon enfance en Espagne et mes parents n’ont quasiment jamais évoqué la guerre civile, ni le Franquisme. Je ne sais pas où ma famille se situait par rapport à ça. Et moi, en tant que fille d’Espagnols, ne pas savoir ce qui a bien pu se passer dans ma famille, toutes ces choses cachées... C’est aujourd’hui pour moi une nécessité d’en parler parce que c’est de la mémoire perdue. Je me suis beaucoup rattrapée quand j’étais professeure d’espagnol. C’était vraiment important de parler de cette page de l’Histoire à mes élèves. Comme il n’y a jamais eu de jugement, elle est encore très présente : les bourreaux et les victimes se fréquentent. Il y a encore des gens qui souffrent et qui demandent des comptes. C’était hier et c’est encore aujourd’hui. Cette histoire est encore latente, et pour moi c’est absolument nécessaire de continuer à en parler.