NewsExpositionsThéâtre & DanseConcertsReportages Agenda
HAPPEN

>
Guide des
Archives
  ||Nous contacter||

Mardi···[ 07/09/2010]

le Guide des Archives
· Artistes
· Assos
· Bars / Cafés
· Boutiques
· Chroniques disques
· Chroniques livres
· Cinéma
· Concerts
· DJs & DJettes
· Evénementiels
· Expos
· Fanzines
· Festivals
· Littérature
· Restaurants
· Sites internet
· Société
· Spectacles
· Théatre
· Urban culture


L'agenda du jour
· Exposition "Un été, une oeuvre" - "Tabagies et compagnies"
10:00 - Musée National des Douanes

· Exposition de Benoît Maire "L'espace nu"
10:00 - F.R.A.C Aquitaine

· Exposition: Le Patrimoine fait l'école buissonnière: regards insolites sur la collection
10:00 - Bibliothèque Municipale de Bordeaux

· Big - Bjarke Ingels Group
10:00 - Arc en rêve, centre d'architecture

· Mémoires d'Estuaires / Pierre Bidart et Jean-Christophe Garcia
11:00 - Arrêt sur l'Image

· Exposition de Jim Shaw "Left Behind"
11:00 - CAPC (Musée d'Art Contemporain)

· Exposition "BOUDDHA LA PAIX" de MA TSE-LIN
14:00 - 22 Rive Gauche

· RETROSPECTIVE Isabelle Boulin
14:00 - Site des Terres Neuves

· Exposition Autel Particulier
14:00 - La Morue Noire

· EVENEMENT / GRAND PARC EN FÊTE
15:00 - Le Grand Parc

· LANCEMENT DES RENDEZ-VOUS DE TERRES NEUVES LE 7 SEPTEMBRE
19:00 - La Bastide

· MIKE SCOTT + CRAPPY FAB + Ludo + Stone
20:30 - Le Hold'Em Saloon

· Piano bar avec Marc SEREIZON
21:00 - Le Congo Café





 Accueil   Forums   Répertoire   Portail web  |  Numéro: 

Ok

Note : Vous consultez actuellement une édition d'archive du magazine.
Le dernier numéro d'Happe:n se trouve par ici...


Pages de résultats : 1 - 2  ••• Suivante
  Littérature  


L’Escale du Livre

Du 9 au 11 avril 2010 • Dans le quartier Sainte-Croix à Bordeaux
L’avant-première se déroulera du 6 au 8 avril.
C’est la 8° édition de ce festival qui s’ouvre davantage à la littérature étrangère, passage vers d’autres cultures à une époque de repli identitaire.
Le 9, 10 et 11 seront les jours dédiés aux exposants et auteurs.
Les responsables ne souhaitent pas choisir de thématique qui agirait comme le fil directeur de l’évènement. Ils prévoient des actions surtout en fonction de leurs coups de cœur, en souhaitant privilégier une littérature qu’ils jugent de qualité sans être pour autant élitiste.
Le festival sera ponctué de moments forts et de « grands débats ».
A souligner, la venue d’un auteur, André Brink, romancier sud-africain qui présentera son autobiographie.
Le deuxième coup de cœur, c’est cet hommage à Camus à l’occasion du 50° anniversaire de sa mort.
Le troisième coup de cœur, les Editions de l’Olivier et les Editions Sabine Wespieser.

La littérature italienne est mise en avant dans une optique plus globale de mieux faire connaître une littérature européenne. Les instituts Goethe et Cervantes sont assez reconnus, donc l’idée est de faire connaître l’association Dante Alighieri en faisant venir 8 auteurs italiens qui sont largement reconnus en Italie.
Un « grand débat » autour de la littérature italienne sera mis en place avec entre autres Valeria Parrella, dont le livre vient tout juste de faire l’objet d’une adaptation ciné en Italie. C’est une des voix les plus novatrices qui renouvelle avec une tradition napolitaine.
Autres débats : la religion, car elle fait partie de l’actualité éditoriale où vont se confronter des positions très radicales, et la littérature africaine en célébrant les 10 ans de la collection Continents Noirs, avec 5 auteurs publiés en janvier 2010.
Sont organisées aussi des rencontres inédites avec Camille Laurens, Marie NDiaye…

On souligne cette année la dimension festivalière du salon, véritable village littéraire qui se déploiera à Saint-Michel, avec des performances permettant les croisements entre la littérature et la danse ou la littérature et la musique avec une avant-première au Cuvier de Feydeau faisant se rencontrer un chorégraphe et plusieurs romanciers.
Le jeudi soir est invité Alex Beaupain pour un spectacle au TnBA, qui a notamment composé la musique des films de Christophe Honoré, le vendredi soir aura lieu un « apéro bd » à l’heure espagnole.

Pour les adeptes des moments de convivialité, la manifestation propose un espace de rencontre :‘le comptoir des mots’ pour échanger avec les auteurs, et les « siestes littéraires » qui seront une sorte de ‘mise en bouche ‘ où une compagnie de théâtre vous contera des textes par le biais d’ un mp3, des apéritifs littéraires, des temps festifs nocturnes sur le quartier, ainsi que les 20 ans du Festin célébrés par une démonstration culinaire en fin de matinée le dimanche pour associer la gastronomie et le patrimoine, des rencontres inédites avec des lectures à la rencontre du public, par la Cie des Enfants Du Paradis et les élèves de l’ESBA au square Dom Bedos… !

Escale du Livre
9/10/11 avril 2010
Quartier Sainte-Croix, TnBA, Conservatoire
www.escaledulivre.com



Article paru le (01/04/2010) - Numéro : N°71- Avril 2010  

La dernière clope

ou la cigarette du con damné




Ça y est, j'y suis, j'ai décidé, j'arrête. Ce soir.
Plus que deux cigarettes et je mettrai un terme à vingt-cinq ans de tabagisme débridé, de pas-sage en tabac. Soit environ cent-soixante-quinze mille clopes allumées, inspirées, écrasées...jusqu'à la nausée. Qu'est-ce que j'ai aimé ça pourtant! à en crever, à me damner, à me consumer pour elle. Et voici que maintenant, à cet instant, je flambe la dernière, ma cigarette ultime. Elle a déjà le goût du souvenir de toutes les autres, de la première crapaütée jusqu'à l'avant-dernière transformée en Princesse Maudite. Elles sont toutes là, roulées en une seule, chargées à bloc, prêtes à m'exploser à la gueule. C'est chose faite... la taffe du coyote, un haut-le-cœur, l'estomac qui bondit au bord des lèvres, à une latte de gerber...il était temps. J'enfonce d'un doigt de fer la petite bête marron moribonde, profondément au cœur des cendres froides de ma cheminée. Je la tiens fermement sous la surface, elle bouge encore, deux ou trois soubresauts, sans doute l'instinct de survie, mais je tiens bon et j'abrège l'agonie. C'est fini. Je suis libre.
Simple comme « adieu ». Se résoudre aux adieux, c'est bien ça le plus compliqué. Construire l'idée, se faire à elle, que l'on va enfin accepter le renoncement que cela requiert, la nécessité de lâcher prise pour inverser le processus d'emprise. J'étais son esclave et je suis désormais mon seul maître ; Kunta Kinté de la fumée, me voici affranchi par moi-même, non sans avoir traîné derrière mes chaînes le boulet de mes révoltes avortées et de quelques tentatives d'évasion ratées. Ces deux fois là, j'avais seulement décidé d'arrêter de fumer. Aujourd'hui, à la différence, j'ai arrêté pour toujours. L'éternité, ça va être long, ça va être dur... « La clope est une salope ! » chantait Scarzello il y a des années. Je me demande s'il fume encore ?...


J.F trAumAt,
19. X. 2008

Article paru le (01/11/2008) - Numéro : N° 57 - Novembre 2008  

Les Pronoms







Un homme disait « Je. »,
L'autre répondit : « Moi. »
Tous deux se regardaient,
Mais ne se reconnurent.
L'homme répétait « je ! »
L'autre rétorquait : « moi ! »,
Et tous deux discutaient,
Mais ne s'entendaient pas.

L'homme qui disait « je »
À l'autre pensant « moi »,
Argua qu'il savait bien
Et que l'autre ignorait.
Mais les hommes du « je »
Se moquent trop des Autres...
Car les hommes du « moi »
Rient bien à leurs dépens !

L'homme, agacé, dit : « JE ! »
L'autre, effaré, fit : « MOI ! »
Ils crièrent tous deux
En se poussant l'épaule :
Le savant et son « je »,
L'ignorant et son « moi »,
Ensemble en vinrent aux bras
Et mirent fin au jeu.

Un homme se blessa,
Mais l'autre était tombé ;
Ils se dévisagèrent,
Et « moi-je » oublié,
L'homme s'écria : « Toi ! »
L'homme répondit : « Nous. »
Enfin, tous deux se turent
Et puis, se reconnurent.


Max Despin

Article paru le (01/11/2008) - Numéro : N° 57 - Novembre 2008  

Tendre Edulis #5 - Premier rêve

Un feuilleton ostréicole de Thomas Gibertie
Je dormis toute la nuit et une partie de la matinée. Je manquais encore le rendez-vous de l’aurore. A neuf heures, le temps était gris mais les premières lueurs avaient été douces. Nous étions le 24 novembre et je ne sentais aucune différence avec la veille. Mon sommeil n’en avait pas été un. Ou plutôt il n’était pas de la sorte des amnésies nocturnes que je vivais quotidiennement. Je me levais comme je m’étais couché, avec une mission à accomplir. Quelque chose avait changé en moi. Sur l’instant, je n’aurais pas su dire quoi, mais pourtant une nouvelle partie de moi-même avait poussé, c’était indéniable. La mémoire revenait au rythme des goulées de jus d’orange, ce qui me plongeait dans des hypothèses rocambolesques dont l’absurdité garanti le silence. Je compris que j’avais rêvé, rêvé réellement, je m’explique. Tout le monde connaît l’existence des rêves prémonitoires. Ils anticipent un évènement qui n’est pas encore advenu ou qui était hors d’atteinte de la personne rêvant. Je vais oser. Mon état onirique avait été différent, il s’agissait, il n’y a pas de quoi se vanter mais tout de même, de précognition. Mon rêve était précognitif si vous préférez. Je me levais ce matin avec déposées en moi, comme si elles avaient toujours existé, des connaissances inconnues de ma personne avant que je ne dorme. Surprise et circonspection furent les règles de la matinée. J’étais un vendeur d’huîtres, pas un chaman de Sibérie. Le rêve avait agit comme un postier, ou que sais-je, un programme informatique. A ce moment j’en crachais mon blanc d’œuf mastiqué et je ne pus que sourire. Je pensais à ce film de divertissement dans lequel les héros en combinaisons sado-masochistes téléchargent des programmes informatiques à la vitesse de l’éclair pour accroître leur potentiel, sans bouger, le cul sur la chaise. Je ressenti l’importance du jour passé et cette nuit en avait été le prolongement naturel. Cette nuit de feu était et serait sans équivalence, sans comparaison, absolue.

Je me levais donc ce matin enrichi de connaissances neuves. Mon sommeil avait consisté en un voyage au cœur de la terre il y a 500 millions d’années. Je sens que les inconscients vont pouffer. Grand bien leur face. A blanchir la tête d’un nègre on perd sa lessive disait ce vieux salaud de Léon Bloy. Il y a 500 millions d’années donc, j’étais là, sous la forme d’un plancton insouciant et je nageais sans horizon. Je suis mort une première fois, dans la boue et le limon, entre des millions de générations et de générations d’êtres vivants ne vivant plus. D’organique je devins minéral, étrange sensation d’être minéral. Pour la première fois je comprends ce que le vieil Héraclite avait dans le crâne, avec son mouvement incessant et ces eaux sans cesse différentes mais égales à elles-mêmes. C’est le temps. Quand on est minéral, on a le temps pour soi. On est en mouvement perpétuel, comme tout le monde, mais dans un tempo qui échappe aux organiques. Tout est caresse quand on est minéral, l’érosion, l’usure sont pareilles à des nymphes qui vous effleurent mille ans sans que passe une seconde. Une fois compris cela, je ne rageais plus jamais de la patience des rochers. De plancton en limon et de limon en sédiment, je devins roche, mieux encore, une roche mère. J’ai senti autour de moi la pression d’une planète toute entière, elle-même sous la pression de la galaxie, sous la pression de l’univers dans sa totalité. Plus je prenais de l’épaisseur et du coffre et plus je me comprimais. D’organique à minéral je passais de la roche à la fusion et me liquéfiais dans le ventre de la Terre. Je n’étais plus que plasma et chaleur, la semence liquide d’une extase tellurique. Fécondé par le sang de la terre, je dégageais autant de particules uniques et vivantes. Le fantôme de mon passé organique était naît à nouveau en substances simples d’hydrocarbures, à peine plus que du gaz je ne pouvais me rendormir.

Ce matin là, en me levant, j’avais vieilli. Neuf heures auparavant j’aurais été incapable de dire d’où provenait le pétrole ni de quoi il était fait. A l’instant même, il y a si peu, j’ai été le pétrole, son origine, sa substance. Je le connais comme moi-même, mieux peut-être. Certes mon désarroi était profond, je vérifiais une partie de la matinée si les informations étaient exactes. Cela me gêna mais elles l’étaient. J’avais connu des réveils plus sereins, moins érudits, mais plus calmes. A ce propos je m’inquiétais encore. Je commençais à sentir l’angoisse de se lever chaque jour plus savant. A ce rythme là, je serai prix Nobel avant d’être marié. Dans la tradition protestante ça fait désordre. Me cultiver en dormant, ça collait à mon éthique, mais dans des proportions raisonnables. J’espérais donc que la nuit fut unique en tous points. Je me contenterai de l’expérience en utilisant à profit ce que désormais je savais sur M-100. Le pétrole ne rêvant pas je considérais marquer un point. Je renonçais à chercher des réponses qui m’auraient dépassé et me remettais au travail. Et pourtant. Il était insurmontable de rester figé dans l’ignorance des causes qui me faisait connaître alors même que je ne le désirais pas. Une option s’imposait, fut elle éphémère, partielle, fausse même cela n’avait pas d’importance. Je retirais le livre qui servait de pied à mon vieux club pour y trouver la source de ma mystérieuse expérience. Je fis le tour du problème en vingt minutes et cela me rassura. Je ne voulais pas comprendre j’avais juste besoin de croire. Oui, cette nuance subtile étonnera les monothéistes et appâtera les désertiques rationalistes. En ma qualité de protestant polythéiste j’ai l’habitude. Protestant pour l’économie, païen par contradiction. Bien sur je laisse la barre à Dieu. Mais sincèrement, dans quel ennui la thèse hébraïque voulait-elle nous plonger avec cet obscur Papa tout de morgue extravertie. J’avais pour cette microscopique métaphysique napoléonienne bien des tendresses, mais enfin je ne suis pas sot, et je savais adorer tout dieu qui me ferait du bien. Je m’en remettais alors pour cette fois à l’optimisme grec. Cette nuit je venais de mourir. Escorté comme il se doit, j’avais traversé le fleuve de l’Oubli, Léthé, avant de revenir à l’aube, propre comme un sous neuf. Mort une première fois sous la forme du plancton, j’avais dû renaître en moi-même et procéder, c’est vrai, dans un précipitation suspecte, à un processus de réminiscence hors du commun. Tout cela était tiré par les cheveux mais avait le mérite d’apaiser mon angoisse. En homme qui s’honore de notre Renaissance, j’estime qu’il est de ma liberté de choisir l’asile de mon ignorance comme la camisole de mes passions.

Apaisé, je faisais le point. Il me fallait connaître les mouvements de M-100 et déchiffrer ses intentions cachées. Je voyais qu’il se préparait à venir lécher les côtes de Galice. Ce n’était que ruse et artifice, il voulait me distraire j’en étais certain.

Article paru le (01/07/2008) - Numéro : N° 54 - Juillet / Août 2008  

Tendre Edulis #4 - Géographie de la lutte

Un feuilleton ostréicole de Thomas Gibertie
Je décidais de me coucher et de reprendre mes analyses le lendemain matin. Il était 4 heures, je venais de cerner le champion. Au moment où je tombais de sommeil, il devait paisiblement naviguer, utilisant la houle comme un cheval docile, complice des vents il devait sourire dans sa barbe, sûr de sa victoire. Demain à 8 heures je ferai un point de la situation et à peine levé, il me faudrait mettre en place une stratégie. Pour l’heure, je lui accordais encore une avance cavalière, mes paupières ne supportaient plus la pudeur.

Le communiqué radiophonique annonçait la catastrophe espagnole. Mais les consignes devaient être de minimiser l’incident ou d’en retarder le redoutable effet médiatique. Le journaliste annonçait doctement qu’il y avait peu de probabilités pour que M-100 arrive sur les côtes françaises. J’ignorais si ce dernier, comme ses congénères, faisait preuve d’une obéissance zélée envers des responsables gouvernementaux, irréprochable soumission à moins de verser dans la marginalité, ou si, moins épisodiquement, il s’étalait de toute la parure colorée des champions de volière mais dont le bec grand ouvert ne contient que deux notes. Civilité complice, psittacisme méthodique, je ne savais pas, mais il était loin du compte. Je m’informais donc directement auprès d’organes spécialisés qui me livraient la prévision des courants marins. La météo s’annonçait comme les courants, en faveur de M-100. Je ne comprenais pas encore pourquoi. Je passais 6 jours enfermés dans l’appartement à étudier chaque possibilité, chaque modèle d’équation entre la météo et les courants, tout en tenant compte du coefficient de viscosité. Il me fallut prolonger la crise virale que je présentais comme une accablante malédiction afin de fournir toute ma concentration à l’étude. Pour l’heure, hors de question d’approcher la moindre de ces huîtres.

Dans la matinée du 22 novembre, un rayon de soleil traversa la couche nuageuse et illumina le parquet. Un communiqué du ministère de l’Ecologie et du Développement Durable venait de tomber. Il mettait en place une cellule d’urgence destinée à suivre l’évolution de M-100. Sûrement y avait-il du brouillard sur la capitale. Ah, cher ami je ne me gausse pas, mais enfin, il y a des jours comme des malentendus. Ne suffisant pas d’avoir Geppetto en chef des armées, fallait-il encore qu’il donna vie à ses ébénisteries. Quand à savoir qui de la baleine ou de Pinocchio devrait l’emporter, le pauvre cétacé était définitivement outsider. Bref, la prestigieuse cellule avait tout pour me plaire, a fortiori une cellule d’urgence qui, tel le gyrophare écologique de la France en alerte, arrive, promptement mais sûrement, 9 jours après la perdition. Cette nouvelle me donna du cœur à l’ouvrage et je terminais de peaufiner mes probabilités en me sentant désormais moins seul.

J’avoue je dormais peu. Je me nourrissais d’œufs durs et de jus d’orange, comme il y a 3 jours déjà, sans lassitude aucune, car je découvrais dans la compétition une ferveur, une tension, que dis-je, une galvanisation inconnue de mon corps. Si, bien sur, vous y pensez déjà, nous partageons les mêmes extases dans le fond, certes, ma grand-mère appelait cela du vice, mais passons. Allez, je vous le dis ? Non plus tard, la guerre ne souffre pas l’enivrement bien qu’il en soi la nourrice. Tout allait bien. J’avais examiné l’adversaire, étudié son terrain, et, avant de considérer mes propres plans en fonction de ses futurs mouvements, je me forçais à faire un peu d’histoire. Bien sur j’y entrais par la petite porte, la grandeur de l’édifice fait peur. Seules quelques informations bien nourries sur les précédentes catastrophes me suffisaient, je ne prévoyais que quelques heures pour cette tâche. Je ne serais pas déçu. Si vous me demandez pourquoi, je vais vous répondre, comme disent les énarques. Voyez-vous, je voulais m’assurer que M-100 n’était pas manipulé par quelque volonté obscure. Pourquoi ? Je m’en amuserais presque. Imaginez que l’évènement ne soit que le fruit d’une stratégie cachée, une manipulation de grande envergure, un marketing de la terreur, une vengeance russe contre les derniers coups bas de la politique agricole européenne, imaginez encore que Ben Laden et W. Bush veuillent faire monter le cours de leurs actions, une tentative de déstabilisation d’un état concurrent ou que sais-je encore. Il n’y a pas de quoi rire en fait. Le jeu aurait perdu tout son suc et je me serais senti manipulé. Et moi les marionnettes je les aime bien, c’est vrai, mais au théâtre ou au palais Bourbon. Imaginez donc que cet accident n’en soit pas un. J’aurais eu l’air d’un c…, c’est tout. Et justement. Les orgueilleux sont prévoyants. Il y a de quoi se méfier, je vous le jure. Quatre naufrages en moins de quatre ans dans les eaux européennes, et par du fioul lourd, ça laisse méfiant. L’Erika, en 1999, le Baltic Carrier en 2001 et enfin le Prestige. Je vous fais grâce du Ievoli Sun, le 31 octobre 2000, les 4000 tonnes de Styrène, ça n’était pas vraiment ce qu’on peut appeler du lourd, mais pas du Collyre non plus. Je suis obligé de comptabiliser, le ministère me le pardonne, la tragédie du Tricolor, quelques jours avant Noël 2002. On m’objectera que c’était un Car Carrier, certes. Mais enfin les larmes qu’il pleurait, bien que de faible viscosité, étaient de l’Ifo 380, un fioul intermédiaire que la poiscaille ne distingue pas du reste. Raisonnable, il n’a déversé que quelques m³ sur les 1990 tonnes embarquées. Même un naïf se poserait des questions. Depuis 1978 ils jurent d’une sincère indignation qui ouvre les voies du paradis, ou des urnes peu importe, mais sans s’afférer au changement, loin s’en faut. La preuve. Oui je dis 1978 parce que c’est la date anniversaire des marrées noires françaises, l’Amoco Cadiz. Ils n’ont pas raté le printemps breton cette année là : 223 000 tonnes. Ça laisse rêveur. Si mes souvenirs sont exacts, l’Amoco, malgré un bon score, échoue de peu sur la quatrième marche du podium mondial. Le trio de tête se tient dans un mouchoir de poche, mais en résistant bien, l’Amoco distance les poursuivants en leur collant peu ou prou 100 000 tonnes dans la vue. Le champion du monde est incontestablement l’Atlantic Empress, en 1979, il s’offre la quantité mirobolante de 287 000 tonnes de brut. Son dauphin, l’ABT Summer, bien que faisant référence en dominant les années 90, cède au premier 27 000 tonnes d’avance. Pour finir, l’Amoco ne peut rien faire contre le Castillo de Bellver, en 1983, avec ses 252 000 tonnes. Souvenez vous, c’était au large de l’Afrique du Sud, très beau pays soit dit en passant. Je note. Le compliment vaut par sa rareté, l’ostréiculture y est là-bas remarquable. Si vous passez dans la région de Western Cap, allez donc voir Knysna Lagoon. Il s’est passé là-bas une histoire tout à fait littéraire. George Rex, arrivé incognito quelques années auparavant, a fondé Knysna en 1804, adoubé comme il se doit par le gouverneur de Cap Town. Fils du roi George III, fécondateur prodigue devant l’éternel mais injustement récompensé, Rex avait, au lieu de succéder à son père, fuit les terres royales, sur lesquelles il avait princièrement décontenancé une jeune quaker, répondant au nom provocateur de Hannah Lightwood. Grâce à lui, le lagon allait devenir le plus grand parc ostréicole d’Afrique du Sud. Malheureusement, ils ne produisent plus là-bas que l’atroce pituite nipponne que je déteste. Passons. Comment expliquer, au regard de toute les bonnes et sincères volontés, les 4 naufrages entre 1999 et 2002 ? Il m’était nécessaire de conclure à l’accident, sinon je portais réclamation auprès de la cours européenne des droits de l’homme pour atteinte à ma dignité. Après tout l’Erika aussi s’était brisé en deux et le Baltic Carrier comme le Tricolor avaient été victimes d’abordages. Que n’essayait-on pas de maquiller en accidents ?

La question me tarauda toute la journée du 23 novembre et je n’avançais guère dans mes recherches tactiques. Je remarquais incidemment, dans ce qui devenait ma petite histoire des marrées noires, que le phénomène était à certains égards, comment dire, moderne, soit, de grande ampleur, c’est évident, mais plus encore, je dirais fondateur d’une ère nouvelle. Je me trouvais initié malgré moi aux arcanes d’un manuscrit vivant, qui décidait de la vie et de la mort. Je pénétrais peu à peu l’épopée des Titans et leur univers mystérieux. Tout commença en 1967. En ces temps originels, où ni la faim ni la soif ne se ressentaient comme des besoins, les géants brillaient de leur superbe, éclatants d’acier et de lumière, ils dominaient les océans comme naguère les dinosaures avaient conquis les terres. Ils étaient les écrins d’un or qui vaut tous les diamants, les piliers du temple de l’ère moderne. Les chevaux d’Héphaïstos en somme. Ils tractaient l’humanité hors du temps banni des petites ambitions d’un âge qui, à quelques détails près, se confondait avec celui de Stonehenge. Je heurtais de mon pied, comme un explorateur écossais de naguère, une pierre amovible qui ouvrait une des neufs portes du Monde. Les dés cosmiques finirent de se bousculer et s’immobilisèrent sur le Torey Canyon. Et je savais désormais pourquoi. L’or noir venait d’un autre âge et la terre le pleurait, comme Déméter pleurait Perséphone. Hadès consentit alors, comme les hommes les plus éclairés de notre espèce, à partager son trésor avec une Terre orpheline de son miel. Tout s’éclairait. Aux profanes il fallait des accidents, aux paranoïaques des complots, aux naïfs l’on servait sur un plateau d’argent les fruits du hasard, aux écologistes un gros dossier sur les malversations cupides de néolibéraux sans foi ni loi, aux politiques, ah ! Aux politiques, un peu de tout ça et ils étaient repus. Quant à nous, maintenant je peux dire nous, il était de notre devoir suprême de donner à la terre une partie de son miel, comme jadis le prêtre aztèque offrait à Tlaloc ou à Tonatiuh le cœur d’un guerrier, dont l’énergie sublime alimentait la force des astres. Je te livre ici sans hyperboles, jeune hilote du destin, la clé de tes marées, la raison de ton innocence, et la nécessité d’y demeurer. Tu ne croiras à rien de tout cela car le mystère t’hypnotise quand la raison claque des doigts. Moi, Thomas Ploch, fils des Gémeaux de la Terre des Araméens, comme mon nom l’indique, je sais maintenant, l’extrême beauté du miel noir de la Terre et les sacrifices divins des chevaux d’Héphaïstos. Je connais aujourd’hui mon destin engagé dans une course sacrificielle sans en comprendre le sens. Qu’importe ! Je vaincrai dussé-je y laisser la vie comme le miel que je traque et retournerait à la Terre comme lui. Je compris alors que ce n’était plus une course, que je ne simulais pas l’excitation sportive ; c’était une mission.

Le Torey Canyon était le premier enfant légitime qui scellait le partage et la réconciliation de la Terre et des hommes. Portugal, Chili, France, Grande Bretagne, Alaska, Oman, Turquie, Mozambique, Afrique du Sud, Honolulu, Nouvelle Ecosse, Angola, autant d’autels sacrificiels depuis trente cinq années, de liturgies secrètes à l’échelle du globe. Au total, ne comptant que les vingt et une cérémonies les plus importantes en laissant de côté les messes régionales, 24 350 000 tonnes de miel avaient été reversées à la Terre, Prestige compris. Son appétit était à la hauteur de l’enjeu et je m’en félicitais. Je m’offrais un court repos pour digérer ce que je venais de comprendre.

Au terme de cette illumination, je notais que l’étude des cas valait en elle-même une investigation que je n’avais pas le temps de fournir, sinon au prix de ma course contre M-100. Je remettais donc à plus tard la question, en sachant dès lors que les boudins gonflables n’étaient pas une vanité microscopique, ou qu’ils ne servaient pas qu’à amadouer le peuple en faisant rêver les enfants. Aujourd’hui je savais que j’avais des ennemis, mais aussi des amis. Je m’endormais en songeant que peut-être, les gens du ministère, avec leur cellule d’urgence, étaient en réalité dans la confidence.

Article paru le (01/06/2008) - Numéro : N° 53 - Juin 2008  

L'Ombre Chinoise

Quatre mille fêtes du printemps,
Nianshou dévale les montagnes
Sa mâchoire putride chuintant
Les chiffons rougis des campagnes.

Des tigres brûlants du Bengale
Sur le versant secret éclairent
Le macadam en casseroles
Tracé pour les dragons de fer

Et l'ombre, l'ombre sur la plaine,
Commence là son ascension ;
L'ombre sournoise de la haine
Prépare un festin aux canons.

Les routes déversent le sang
De la montagne déchirée,
Le dragon rouge déversant
Son feu sur la paix retirée.

Huit mille pantins de terre cuite,
Descendants des Anciens Mongols ;
Un fier milliard d'âmes conduites,
Le communisme en banderole :

Les soldats de la nécropole,
Armée éternelle des morts,
Harnachèrent les acropoles
Aux mâchoires rongeant le mors.

Et demain les yeux byzantins
Musulmans, juifs et catholiques,
Les yeux lâches du monde éteint,
Rivés aux tubes cathodiques

Verront sans le dragon la Flamme,
Les monastères s'immoler,
Et l'Univers maudire les âmes
De L'Humanité désolée !

Du Royaume des Asura,
Sur cette ombre quadriennale
Le dernier des mondes viendra :
Le Sixième Loka, l'Infernal.



Max Despin


Article paru le (01/05/2008) - Numéro : N° 52 - Mai 2008  

Tendre Edulis #3 - Le défi

Un feuilleton ostréicole de Thomas Gibertie
N'écoutant que le désir qui bout en moi depuis toujours, je décidais, une fois n'est pas coutume, d'engager une course avec les nappes de pétrole. Je décidais à l'unanimité que je devrais être licencié pour faute grave avant que le pétrole du Prestige n'atteigne les côtes françaises. Peu importe la forme du défi. Si le pétrole atteint les huîtres avant que je ne sois renvoyé, il gagne. Si je suis au chômage avant qu'il ne touche la côte, c'est moi. Ce serait la première compétition de ma courte existence mais certainement la plus importante. Cet évènement était l'opportunité de ma vie, celle que je n'allais jamais regretter. Ma naissance avait été un calvaire, mon licenciement serait un bonheur intense et ma première victoire sur la vie. Chacun notera la qualité de l'adversaire, ça allait être une belle course, mieux, ça sentait la boucherie. Je procédais donc à une analyse détaillée de la situation. Nous étions le 19 novembre, et je savais que les nappes de pétrole seraient portées par le courant. Je n'étais pas certain qu'elles ne dévient pas en cours de route, vers le large, ce qui aurait été le signe manifeste de leur abandon. Mais j'avais confiance dans la valeur de l'adversaire et ne songeais plus, après quelques secondes de réflexion, que ce dernier puisse me jouer le mauvais tour de se défiler. Il restait bien un point noir, si j'ose dire, le système de sécurité maritime qui devait ralentir ou même stopper sa progression et par définition anéantir l'essence même du jeu. Là encore je ne doutais que quelques secondes. L'histoire me donnait raison. Ces nettoyeurs de haute mer seraient tout au plus des alliés sur lesquels je pouvais compter en cas de pépin, mais quant à faire preuve de la capacité à jouer l'arbitre qui décide de la fin du match pour cause d'intempéries, aucune inquiétude. Ce n'était pas avec leurs trois boudins gonflables et leur pompe à merde d'horloger suisse qu'ils allaient gâcher la fête. D'un autre côté, le pétrole avait un allié en la personne de mon oncle Georges. Si joindre la Galice à Arcachon en suivant les courants marins n'est pas une mince affaire, se brouiller avec l'oncle à cause d'une faute professionnelle sans précédent et impardonnable, n'était pas une tâche plus facile. Je me reconnaissais même un certain handicap. Notre amour filial pouvait temporiser le choc du à la faute, ce qui risquait, dans un élan de compassion mal venu, une absolution tout à fait négative, signe d'une défaite sans panache et d'un déshonneur que j'aurais fait porter à toute la famille. Le défi n'était pas menu, il fallait que je frappe fort. Très fort. Sans même regarder mon adversaire dans le blanc des yeux, je compris immédiatement que je devais le battre sur son propre terrain, en le devançant bien sur, mais en étant surtout plus rusé et fort que lui. Avant d'élaborer un plan de bataille irréfutable, il fallait que je connaisse mon adversaire jusque dans son intimité la plus charnelle. Je devais me concentrer sur l'étude de ses mouvements, sa capacité de nuisance et surtout de me surprendre. S'il touchait les rivages d'Arcachon avant que je ne sois licencié, j'avais perdu. Nous n'étions alors que le 19 novembre et il était 11h48. Le pétrole avait attendu son heure, dissimulé dans des soutes qui s'avéraient bien rouillées pour résister aux assauts de l'océan. Je devais le connaître mieux qu'il ne se connaissait lui-même, anticiper sa ruse, le sentir en moi, prêt à appliquer de nouvelles et fourbes stratégies, me faire croire à un répit, feindre le coup de fatigue, créer une diversion, tenter le contournement, etc. Bref, je savais que c'était un lutteur, un vrai et je devais rester sur mes gardes. Je me devais donc de connaître exactement la nature de mon challenger. Je commençais par un geste qui au fil du temps, je ne peux le nier, créa une certaine intimité, une complicité même, dont j'imagine les grands adversaires pourvus, dans quelque sport que ce soit, à l'aube d'une rencontre décisive. Ce geste donc, consistait à l'appeler par son nom d'origine russe, M-100. Je me flattais au passage du caractère international de la rencontre, pour une première compétition c'était flatteur.

M-100 était de la catégorie des pétroles de grande classe. Injustement traité de résidu, car il provient de la distillation des pétroles bruts, il cache son jeu comme un joueur de poker. Ne vous y fiez pas. C'est un euphémisme, il est la quintessence même des pétroles. Observez plutôt. Sans parler des pétroles de luxe, la première catégorie concerne le fuel domestique, il n'est guère farouche et s'apprivoise comme un ambitieux au matin des élections. Il acquiesce à tout mais ne tient aucun engagement. En bas de l'échelle se trouvent les pétroles barbares, de seconde zone, à faible teneur en souffre, moins de 2%. Mais M-100, lui, contient 4%, ce qui lui confère une rage, une hardiesse, que seuls les Mustangs du Dakota contiennent. Il possède le pourcentage maximal, un vrai pétrole de soute en somme. Une de ses qualités et non des moindres, c'est d'être associé à des coupes de distillation, plus légères, elles lui donnent toute sa vélocité ; c'est le sel de l'art. Je dois pénétrer davantage encore la constitution de l'adversaire. Pardonnez-moi, vous lasser n'est pas mon intention, mais ce que vous allez lire maintenant, c'est de l'alchimie. Forcément c'est un peu technique, mais c'est le prix à payer pour pénétrer le cœur de la chose. Si l'on procède à une simulation de distillation à haute température par chromatographie en phase gazeuse, on peut découvrir ce que cache la merveille. Un première coupe, légère, douce, distillant entre 190 et 350°, offre pour 13,9%, un fluxant de type gazole. La coupe intermédiaire, entre 350 et 500°, correspond à la fraction légère d'un résidu atmosphérique qui atteint 29,2%. Par comparaison, le pétrole de l'Erika apparaît dans cette coupe plus lourd, j'irais jusqu'à dire, plus rustique. Mais c'est dans la dernière coupe que tout se joue. Distillant à plus de 500°, apparaît la fraction lourde du résidu atmosphérique. En effet, il se dégage nettement que le M-100 est composé d'un résidu atmosphérique, tandis que la partie lourde du fioul de l'Erika provient d'un résidu sous vide. Et bien sachez que le M-100 tire sa force de cette qualité atmosphérique quand l'autre s'étouffe artificiellement. Cette incomparable signature, de la confidence d'un spécialiste, lui confère son exceptionnelle qualité alpine. Bref, M-100 ne fatigue pas, c'est un montagnard. Et fait remarquable, il possède des capacités de vitesse absolument originales, ce qui a fait pleurer les responsables de la marée noire et failli causer ma perte. Mon enthousiasme ne cachait plus à lui seul le pessimisme qui me gagnait. Je tombais, dans la nuit du 19 novembre, nez à nez avec sa courbe de viscosité ; stupéfiante, elle était sobrement stupéfiante. M-100 ne possédait aucun point de figeage, qu'il fasse 3° ou 50° il conservait sa capacité de mouvement, rien ne l'arrêtait donc. Quand je vis à la suite qu'il demeurait dans n'importe quelle situation, moins dense que l'eau qui l'entoure, je conclus qu'il me faudrait faire preuve d'une combativité et d'un sang-froid que jamais je n'avais eu à prouver auparavant. Je savais à quoi m'attendre et Sun Tsé n'avait qu'à bien se tenir. L'art de la guerre est une chose, battre Terminator au 100 mètres en est une autre.

(à suivre...)

Article paru le (01/05/2008) - Numéro : N° 52 - Mai 2008  

A fond la Gum!

Un texte de Max Despin
Parfois, certains objets du souvenir vous collent à la peau : comme le
chewing-gum sur les trottoirs. En dehors du fait qu'en lui-même l'objet
soit répugnant et contre nature, une mésaventure récente m'a
définitivement brouillé avec -disons-le, c'est un euphémisme- cette
véritable saloperie.
Le stress m'ayant empêché de dormir, à la veille d'une journée d'examen
blanc, je me suis levé en retard : pas le temps de me brosser les dents.
Directement glissé dans un pantalon en tombant du lit, j'étais déjà
lancé sur mon vélo avant d'avoir ouvert les yeux. Pas frais, j'enfourne
la saloperie dans ma bouche pour éviter les émanations nauséabondes à
mes compagnons de galère.
L'erreur se profile : je bâille.
D'abord, j'ai cru mourir étouffé stupidement par un bout de latex
parfumé. Première frayeur passée, je recrache la saloperie en vitesse,
mais cette dernière laisse une partie de son poison collée au fond de ma
gorge. Il m'aura fallu ruminer mon erreur pendant toute une journée,
dont sept heures d'examen, la gorge me brûlant à chaque déglutition. Je
sentais que ce corps étranger élastique se baladait au fond de ma
bouche, incrusté à mort. J'ai eu beau tousser, cracher et m'en bouffer
les doigts : impossible de m'en débarrasser. Le soir, bain de bouche au
lait miel brûlant et deux heures, au seuil du vomissement, passées à
m'enfoncer des bâtonnets ouatés dans la gorge pour décoller la
saloperie. C'était trop.

Cette substance aussi tenace, aussi spécieuse, s'accrochant aux lèvres
aussi bien qu'aux semelles, m'est apparue comme le symbole intrusif et
persistant d'une surconsommation dont je me sens, il faut l'avouer, plus
complice que victime.
Combien de sourires sont gâchés par la mastication répugnante de cette
bouillie informe, visqueuse et collante? La pâte à mâcher miracle a
dévoilé son gout vicieux. Sa nature me paraît relative à l'essence de la
société actuelle: artificieuse, elle adopte continuellement, docile, la
forme que le consommateur-roi lui impose. Mais ce n'est que pour mieux
le façonner à son image en retour. Difformes et soumis, flexibles,
passifs, nous sommes une pâte humaine mastiquée sans relâche.

C'est décidé, plus jamais ça: j'ai choisi de puer de la gueule.

Article paru le (01/04/2008) - Numéro : N° 51 - Avril 2008  

Tendre Edulis #2 - La contre attaque

Un feuilleton ostréicole de Thomas Gibertie
Soit dit en passant, mon cadavre demeurait un corps encombrant et, maintenant que je savais, je l’écartais d’un revers de main. Espérant bien l’oublier dans une rainure du parquet, l’injustice était flagrante. C’était comme si je froissais les pages d’un poème de Billie. Mais que voulez-vous, la Bible n’a plus d’importance quand Dieu vous tutoie. Le livre est à la connaissance ce que l’éjaculation est au plaisir. Et puis madame Soupline avait toute ma confiance. Si la mouche était encore là après sa prochaine campagne de nettoyage, c’est que j’aurais oublié quelque chose. Je mémorisais donc l’emplacement de l’anfractuosité en songeant que le tombeau était bien vaste. Confiant, je m’apprêtais à patienter jusqu’à la semaine d’après.
Je n’étais, une fois encore, plus seul sur terre. La sonnette retentit dans l’appartement et m’extirpa de la douceur d’être le Mohican de l’espèce humaine. Ce sentiment puissant m’envahit dès que je suis seul. J’imagine volontiers être le dernier. La chose est bien incongrue, pensez-vous, dans une aire où la primeur est valeur. Il n’y a de fauteuil dans la mémoire que pour les premiers, de médaille que pour les vainqueurs. L’idée même d’être premier fait avancer les hommes, elle détermine à elle seule, le matin, de pousser jusqu’au soir. Mais que voulez-vous, on n’empêchera pas les ignorants de copuler avec la vacuité. Observez. Adam et Eve étaient les premiers, en furent ils réellement récompensés ? Nenni, et la dette est épaisse, nous sommes encore des milliards à rembourser. C’est comme les prophètes, ils sont toujours premiers quelque part, toujours à croire que leur parole défriche un arpent d’ignorance dont l’humanité n’a plus qu’à boire le suc pour être plus humaine. Mais la note est souvent salée. On en a vu dans des situations que la morale réprouve en public, mais dont chacun n’ignore pas, suivez mon regard, que ce n’est pas une tenue pour mourir. Ah ça, il n’y pas de doute, Jésus n’était pas anglais. Bref, l’humanité dans ses trop-pleins d’humanité coûte souvent très cher au poète. Moi je suis un dernier, seul, dans l’intimité, je suis l’ultime, ça me rassure. Je laisse l’Eden aux gamins, la course aux autres, et je m’occupe de la finition. « A vos marques » ! « Prêts » !
C’est là qu’il faut attendre. Surtout ne pas bouger, la grégarité est ainsi faite qu’au premier mouvement l’instinct de compétition déclenche une volonté aveugle et vous entraîne dans la course. Bien que conscient, vous sentez sans leur en avoir donner l’ordre, vos membres s’agiter de plus en plus vite, votre pouls s’accélérer inutilement, et votre regard fixer un horizon stupide qui convient certes aux équidés, espèce que nous dominons de la tête et des épaules, mais dont la finalité dérisoire ne saurait convenir à un homme digne de ce nom. Admettez, les jeux olympiques, c’est un peu le PMU du genre humain. Je conseille donc de feindre l’évanouissement systématique dans toute situation où l’enjeu ne consiste qu’à être premier. A l’âge de 8 ans, quand mes congénères s’entraînaient déjà à mimer la seule joie de la victoire imbécile pour les premiers, et celle de la déception pour les autres, je m’exerçais précocement à simuler sur mes camarades un acte bien plus utile à l’espèce. C’est là que je compris que le sportif était un pallier nécessaire dans l’hominisation, entre le pithécanthrope et le sapiens sapiens. Evidemment à cette époque je n’en maîtrisais ni les mots ni la portée, mais cela me conférait une supériorité naturelle qui plongeait les sportifs dans un abîme de perplexité.
La sonnette me rappela donc que ma raison d’être ne tient qu’à un son aigu et répétitif. Evidemment, la cause du bruit, quand j’ouvris la porte, ne me procura aucune joie particulière. Admettre que l’on n’est pas le dernier est une chose, mais en partager le privilège avec lui, c’était une insolence. J’ignorais la raison de sa visite, mais cela ne présageait en général rien de bon.
- Ah bonjour mon peper, j’ai essayé de te joindre toute la matinée, rien à faire.
- Hum, le téléphone est HS disais-je sans conviction en regardant vers une prise décapitée du mur.
- Tu pourrais quand même te payer un répondeur, au moins quand j’ai besoin de te joindre…
Il fallait déminer l’artiste dans la seconde, ou j’étais bon pour le cours magistral. Venant d’une époque bénie où le télégramme faisait loi il ne comprenait pas que chaque innovation technologique ne fut pas le fruit d’un enthousiasme démesuré marquant par là un pas nouveau de la marche inexorable du progrès. Toute une génération ça.
- C’est ça à Noël tu le mettras sous le radiateur. Que me vaut le plaisir de ta visite Georges ?
- C’est une catastrophe ! tu n’as pas entendu la radio ?! C’est pas possible on est foutu, on a tout perdu, on va tout perdre, c’est une véritable catastrophe mon p'tit.
Il était sincère, affolé, tendu, lui-même au complet.
- Je n’ai pas écouté la radio, ni personne, ni lu quoi que ce soit, je déjeune. Que se passe-t-il Georges ? Tu ne vas pas encore m’annoncer qu’un tremblement de terre nippon a provoqué un tsunami qui va détruire Arcachon. Il savait ma faible propension au dialogue matinal, il ne pouvait me tenir rigueur de ma réaction mitigée.
- Ecoute, je ne plaisante pas, nous sommes dans un merdier pas possible et le mot est faible. La production est foutue, on a tout perdu. Un pétrolier s’est échoué au large de la Galice et ça fait plusieurs jours qu’ils le remorquent au large, mais il vient de se briser en deux. Là c’est sur, le pétrole va dérive vers le nord. Je connais les courants en cette saison on va tout prendre sur la tronche. Ils disent qu’il n’y a aucun danger pour l’instant mais tu les connais comme moi hein ? Il faut trouver quelque chose à faire sinon on est au chômage.
Là effectivement il ne se trompait pas. L’accident avait eu lieu le 13 Novembre 2002 à 14h50. Nous étions le 19 et je n’étais pas sorti de l’appartement, mis à part 2 heures pour laisser madame Soupline procéder à son oeuvre. J’étais en vacances, enfin, en convalescence. Je sortais à peine d’une mauvaise grippe. Je venais de passer 8 jours à suer comme un bœuf tous les sels de mon corps pour apprendre que 77 000 tonnes de fuel lourd, du M-100, s’étalaient sur l’Atlantique. Et c’était du bon paraît-il, du letton. Le pétrole de l’Erika à côté c’était de l’Antésite, du fuel pour gériatrie. Celui là provoquait au contact de l’eau une émulsion visqueuse, il ne s’évaporait pas et ne se dispersait pas ; un bonheur. Le vieil oncle avait de quoi être dans tous ses états, si le pétrole atteignait le bassin, ce qui était une hypothèse raisonnable, tout était perdu.
- Bon, retourne au bassin. On ne peut qu’attendre de voir l’évolution des nappes, avec un peu de chance le pétrole va dériver au large si on a les faveurs d’un vent d’est. De toute façon on ne peut rien faire.
- Il faut trouver un moyen sinon c’est la fin, on ne surmontera pas une prochaine catastrophe. Bon j’y vais, tout le bassin est en ébullition, je vais rejoindre les autres. A plus tard fiston.
A peine lui avais-je dit au revoir qu’il était parti. En l’espace de 43 secondes il venait de m’annoncer la pire des nouvelles pour notre subsistance. La probabilité quasi certaine d’une marée noire sur le bassin d4arcachon. Le 14 novembre, le Biscaye Plan franco-espagnol était mis en place à midi. Un remorqueur, l’Aillette est envoyé sur les lieux. Il est rassurant, puisqu’il est équipé d’un système de pompage spécialiste, dit-on du pétrole visqueux. Je n’en aurais pas voulu pour déboucher mes toilettes, mais passons. La suite est connue. Le bateau est remorqué vers le large, reconnaissons là un plan d’une subtile incompétence, se brise en deux le 19 novembre et sombre avec l’or noir qui lui reste dans la besace dans les 4 heures qui suivantes.
Moins de 48 jours suffirent, contre toute attente médiatique, pour que le brut arrive sur les côtes françaises. Autant le dire, c’était la chance de ma vie. Ce pétrole, c’est Dieu lui-même qui me l’envoyait pour me libérer. Je pouvais dire adieu à la maudite culture de l’huître du bassin d’Arcachon. Cette fois c’était la bonne et je n’attendrais pas un prochain « dysfonctionnement » de haute mer pour me carapater. Car voyez-vous, la culture de l’huître, c’est ingrat, donc c’est une vocation. Et j’ignore celle-ci. A Arcachon, nous pouvons nous vanter d’élever les huîtres les plus dégueulasses de France et c’est moi qui les vends. Mon travail consistait jusque là à persuader des acheteurs que cette huître de bouillon de culture était meilleure que l’huître de Bretagne. C’était la même en fait. J’écoulais comme un dealer de mauvaise dope, une espèce infâme, la Crassostreas Gigas, que l’on faisait naître dans les bassins et qui était élevée en Bretagne et en Normandie. Cette espèce fragile ne supportait que l’eau glauque des bassins. Je dois vous dire. Autrefois les romains se délectaient d’une huître plate, l’Edulis, dont la saveur renfermait la mémoire de l’océan et se reflétait dans chaque marbrure, d’où jaillissait une lumière verdoyante que l’on ne retrouve que dans les yeux des jeunes vierges de Samarkand. La tragédie voulut en 1868 qu’un bateau maudit et portugais de surcroît, échoua dans l’estuaire de la Gironde. Il renfermait des huîtres vivaces qui colonisèrent tout le littoral et signèrent la fin des tendres Edulis. Nous contents de nous mettre la pâtée avec les anglais en 1807, ce qui causa à notre pauvre empereur une colique néphrétique des plus mémorables de l’histoire des grands de ce monde, il fallu que 61 ans plus tard, ils nous affublent de leur immonde glaire lusitanienne. Il n’est d’ailleurs toujours pas exclu par les historiens ostréicoles, que cet « accident » fut en réalité un complot, pour se venger des légèretés d’un diplomate de l’empire qui honora du charme français, excusez du peu, la petite fille de Marie Ière de Bragance en personne. Grâce à Dieu, ou un des ses lieutenants au moins, un siècle plus tard, la Crassostreas Angulata, l’indésirable bête portugaise, est rayée de la carte par une épizootie salvatrice à laquelle je voue un culte officiel et inaltérable. De catastrophes en catastrophes, nous arrivons en 1970 à l’implantation mercantile de l’huître que je vends aujourd’hui mais que je ne mangerai jamais, la Crassostreas Gigas. C’est une huître japonaise de la lignée de la chose portugaise, qui est comme cette dernière incomestible.
Comprenez moi bien et concentrez vous. Je ne voudrais en aucun cas altérer votre traditionnel plaisir chrétien, je n’en doute pas, de décembre, il fait bien mon affaire. Mais vous devez savoir que la chose qui gît dans vôtre assiette et que vous feignez de connaître en l’avalant vivante, n’est qu’une pitoyable erreur de la création. En effet, les Crassostreas sont des bêtes répugnantes par nature. Elles se développent et se reproduisent, à la saison, par éjaculations compulsives et laissent le foutre flotter à la faveur des courants. Et s’il n’y avait que cela. Ce sont des bêtes de l’estran, peu farouches de partouzer à fleur d’eau quand la marée descend. Elles n’hésitent pas à proliférer dans la vase, ce qui confère ce goût si particulier dont les amateurs de Père Noël clament la douceur, ce qui ne manque pas de donner encore du relief à leur ignorance courtoise. Tandis que moi, je vous le dis et le prouve, l’Ostrea Edulis est la seule huître à pouvoir soutenir la comparaison avec la précieuse et snobinarde perlière. Cette huître a l’élégance de pratiquer une fécondation interne et d’exposer au monde des larves déjà intelligentes, et non de vulgaires œufs issus de rencontres bâtardes. Et pour finir, cet animal est propre. L’Edulis meurt en eau trouble alors qu’elle s’épanouit comme une femme comblée en eau claire. Si j’osais une comparaison je vous dirais que comme moi, Mahomet avait vu juste. Alors qu’il fuyait Médine, il remarqua une vérité de la nature en fin observateur qu’il était. Les chèvres avaient la queue dressée et les moutons l’appendice pendant. D’un côté l’animal laissait voir ses organes reproducteurs et cela le rendait lubrique, indépendant et insolent. De l’autre le mouton les dissimulait pudiquement, ce qui le rendait sociable, serviable et obéissant. Et bien je vous le dis, il en va de ces mammifères comme de mes mollusques lamellibranches. On ne peut impunément fermer les yeux sur les différences dont Dieu a doté la nature et se satisfaire du seul besoin d’arriver le premier devant son assiette de Noël. Voilà ! Voilà la vérité lecteur que le commerce m’oblige à taire depuis des années, mais dont le naufrage du pétrolier « Prestige » m’a libéré. Béni soit ce brut et merci à la fourberie espagnole que l’incompétence française ne fait que gratifier.

(a suivre...)

Article paru le (01/02/2008) - Numéro : N° 49 - Février 2008  

L'intrus

Un texte de Dio
Lorsque je suis entré dans la chambre, par la fenêtre ouverte, elle dormait, étendue nue sur le lit.

Promesse de vie au gouffre obscur et inconnu du dehors où il faisait nuit noire, c’est une faible lueur qui m’avait attiré là.
J’avais ménagé le silence, pour ne pas éveiller son corps interminable. Elle aurait tressaillit d’un tremblement certain, effrayée, paniquée, perçant mon dessein au premier regard.
Secret, comme l’herbe vient lentement sur la tombe, comme le fantôme du vent, il ne fallait pas qu’elle sente ma venue, mais qu’elle continue de dormir, allongée, immobile au sommeil.

La lumière s’échappait d’une fenêtre au deuxième étage de l’immeuble, et j’eus quelques difficultés à grimper jusque là : je m’étais accordé plusieurs pauses dans l’ascension, à peine ballotté d’un vent chaud et léger, en m’agrippant aux fixations de la gouttière, et sur les interstices du mur.
Un chat, assis sur le rebord d’une fenêtre voisine, était resté figé quelques instants à me considérer avec attention, semblant se demander ce que j’entreprenais à la faveur de ses deux yeux de prédateur nocturne, parfaitement immobiles dans l’obscurité, les membranes captant la moindre parcelle de lumière. Et je continuais à progresser ainsi, sans bruit, espaçant la montée de brèves phases de repos pendant lesquelles j’examinais soigneusement les alentours.

J’abordais bientôt le rebord de la fenêtre et redoublais de prudence. J’observais avec soin l’ensemble de la pièce, éclairée par la lueur légère d’une petite lampe de chevet restée allumée. Adossée au mur, une grande armoire composée de trois pans de bois vernis reflétait la lumière de l’ampoule, en son miroir central, sur le papier peint blanc qui lui faisait face. Des étagères de livres formaient une dentelure capricieuse à contre-jour, quelques vêtements légers éparpillés négligemment sur la moquette témoignaient de la fatigue, et de gros coussins pompeux et inertes découpaient confortablement l’espace.
Au fond du logis, planté sur ses quatre pieds de bois pesant sur la moquette sable, et recouvert d’une couette grise tatouée des reflets de la lampe, le lit l’enveloppait, assoupie, entièrement dévêtue, livrée au sommeil. Je pouvais distinguer sur la table de nuit plusieurs livres de poche, un bougeoir en cuivre sans bougie, un élastique pour ses cheveux, et quelques bijoux enchevêtrés.
J’étais toujours campé sur le montant, me décidais finalement à entrer, sans un souffle, appliqué à fendre l’air et à le retenir, et j’avançais jusqu’à l’angle de l’armoire et du mur, ainsi tapis dans un coin d’ombre où j’eus enfin tout loisir de la contempler.

Elle était étendue sur le dos, le bras droit replié au dessus de la tête, la main mêlée dans les cheveux, tandis que l’autre bras descendait le long du corps pour venir se perdre dans les plis du tissu. Sous l’aisselle du premier, la vie avait semée deux grains de beauté noirs, espacés l’un à l’autre comme d’étranges jumeaux endormis cote à cote.
Du visage relevé, qui me présentait fièrement son menton, je pouvais discerner les yeux clos marqués des cils légers dans le clair obscur. Le front, indolent, s’était abandonné en arrière au doux plaisir de la paix, à peine un souffle faisait il frémir les narines sages, et la pliure de la peau, imperceptible, dessinait à son cou la vague de la marée, certainement retirée au loin, comme échouée à l’horizon des rêves.
Ses lèvres, liées à la jointure en un seul trait d’enfant, souriaient presque à ma venue nocturne, comme la sensuelle invitation au baiser d’une bouche esquissant l’amour, sertie aux commissures à l’amont mélodieux de la joue, emmenant promener sur les chemins soyeux de la peau relâchée.

Fasciné par le nu, forme de soie teintée, et la chair frissonnante à la respiration, comme capturé par l’attraction incontrôlable et enivrante du dessin velouté, je sortais de l’ombre et m’avançais plus proche, contre le mur au-delà de la lourde penderie, j’appuyais encore mieux mes ocelles sur l’image troublée par la faible intensité de la lumière : Dévoilé à mes yeux primitifs, son corps hors de la nuit.
Sa poitrine, relâchée, s’oubliait à la peau et tendait jusqu’aux cotes ses couleurs mêlées, traçant d’une croix le point de non retour, et je descendais plus bas, là où dans un tourbillon aspirant follement les formes de la chair, le nombril presqu’avalait la taille à l’élan aguicheur.
La main gauche s’était réfugiée sous un pli, par le chemin du bras longeant la hanche, et se lovait en secret du départ de la jambe.
Ses chevilles s’embrassaient, et ses pieds, se chevauchant l’un l’autre, ramenaient ses deux jambes en un bonheur parfait. Ainsi de son sexe sombre descendait une armée d’un seul serpent d’ébène, sinueux et lascif, et bien droit tout autant, frôlant la déraison dans sa fuite au plus bas.

Maintenant j’étais à moins d’une ombre et me mis à ses pieds, aspiré vers les chemins contradictoires, suivant la route à l’orée du frisson, jouant ma liberté en la vie et la mort, car je ne pouvais plus rester étranger, dissocié, envoûté devant elle, devinant sous la peau la promenade obsédante du sang bouillant au cœur de la chair, harangué par ce corps livré à mon dessein.
Je fixais l’horizon d’un point de non retour, à peine au dessus de son sexe, là où la peau entreprend de se peupler, en un centre parfait de deux traits de génie qui partaient du galbe intérieur de la hanche pour venir mourir dans le triangle noir des hommes ébahis.
Et je ne bougeais plus, et j’étais enchaîné, par un liant absurde et suave à la fois, devant l’expression obscène du paradis et de l’enfer ensemble.

Et je me souvins de derrière, où parfois hurlait le loup sur la plaine à la nuit.

Par son souffle, léché maintenant, me ramenant d’arrière, sans plus m’autoriser le retour à l’obscur que celui de plonger dans l’abîme à la peau, me guidant par sa course et la chaleur salée, j’étais porté, gonflé, sans peur, comme la voile au vent rivée à l’artimon.
Je me glissais le long de son corps, enfin, et je la transperçais, m’enivrant en sa chair et ne la voyant plus, proférant mon envie, explosant de soif et d’appétit, déchaînant le pourquoi du désir absolu, et je fus en elle ainsi que la lueur d’un soleil renaissant entre dans le matin et lave l’horizon d’un rouge sang vengeur.
Et c’est en cet endroit de ce monde, sur ce point de son bas ventre au combien contemplé, que je trouvais mon linceul, entre la peau si chaude du sommeil tendre et la main qui jaillit de dessous le coton, entre la liberté de suivre la lumière et son trompeur dessein de me noyer au sang, c’est là que s’acheva ma nocturne visite, et que se transforma en une bouillie obscène ma courte existence de moustique.

Article paru le (01/02/2008) - Numéro : N° 49 - Février 2008  

Pages de résultats : 1 - 2  ••• Suivante


Happen
·»·  News | Expos | Théâtre & Danse | Concerts | Reportages | Agenda ·«·
 Forums | Répertoire | Portail web | Infos Légales 

Edition: Diane Mespoulède/ Marlène Bréard/ Cécile Eveno Fondateurs : Cathy Morault, Pierre Mesnard · Tél : 06 32 34 52 88 / 06 24 32 65 79 · Courriel : contact@happen.fr · Happen.fr : ©2006 Happe:n. Tout droits réservés. · Happen Magazine - 2bis rue Buhan -33000 Bordeaux · Réalisation du site : Cédric Edouard · Hébergement : 33com