Coline Gaulot, la peintre et les objets

Après plusieurs années à Angoulême, Coline Gaulot a décidé de revenir s’installer à Bordeaux pour se consacrer à la peinture. Parallèlement à cette activité, elle dispense des cours de peinture et modèle vivant à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux. L’occasion de revenir sur sa pratique et ses projets.

Comment  t’es tu retrouvée à donner des cours aux Beaux-Arts ?

L’histoire est assez drôle. Il y a deux ans, l’école m’a contacté en me disant : « Il y a trop de monde en cours de peinture.  Est-ce que tu peux donner un cours ? » J’ai accepté et lorsque je suis arrivée le premier jour, il n’y avait personne inscrit. Le plus étrange c’est de l’apprendre au moment où tu montes sur l’estrade pour te présenter, alors que je faisais le déplacement d’Angoulême… Mais je ne me suis pas découragée. J’ai quand même essayé de vendre mon cours en expliquant et ça a pris. Aujourd’hui, je suis responsable d’un cours de peinture et modèle vivant, principalement avec des adultes.

Comment sont tes étudiants ? 

C’est un public super. Je suis assez sèche sur les consignes, tout est très millimétré.  Par exemple, j’impose des contraintes de temps donc ils sont très actifs pendant les cours.  Il y a quelque chose de très physique, ils se donnent vraiment. Je trouve ça très généreux. Ça me fait plaisir de voir cette énergie dans un milieu qui n’a pas toujours été actif, celui de la peinture.

Ce cours t’apprend il quelque chose sur ta propre pratique ? 

Ce travail me rend humble et me réconcilie avec la peinture parce qu’ aux Beaux-Arts, tout doit être lisse, sans matérialité. Il y a un côté étrange comme si la peinture effraye, comme si « c’était trop sexy ». Avec les cours, j’ai l’impression d’être dans une compréhension plus générale. Je me rappelle d’un commissariat en 2012 avec Marie Coulon où l’on nous avait demandé de faire une œuvre sur le thème de « ce que vous êtes devenu« . A cette époque, je garde une personne âgée, peintre, qui avait 89 ans. J’avais fait une vidéo sur lui et à la question : « Comment êtes vous devenu ça ? « . Il m’a répondu : « Coline, on ne décide pas. La vie avance et les choses sont assez naturelles ». En fait, je trouve que cette pratique libre me permet de comprendre qu’on est artiste naturellement à partir du moment où l’on créé ou l’on prend position sans qu’on aie besoin d’être consacré en tant que tel. L’autre jour, j’en parlais avec une jeune étudiante et je lui disais : « Il faut arrêter de dire qu’on va tous devenir artiste, on va le faire naturellement« . Il y a aussi toutes ces personnes, que l’on ne voit pas forcement, qui fabriquent et qui pensent le monde. J’ai donc l’impression de trouver une place parce qu’il y a une véritable générosité dans cette pratique libre.

Est-ce qu’il y a étudiants que tu considères comme artiste dans cette classe ?

Je me pose la question car certains sont sacrément bons. Certains ont vraiment un truc et je me demande souvent à quel moment on bascule comme « artiste ». C’est d’ailleurs une question que je me pose beaucoup. Est-ce que c’est la capacité à intellectualiser son travail  ? Est-ce que c’est un problème de communication ? Est-ce que ça dépend de quelqu’un d’extérieur ? Certains ont quelque chose de très fort et j’aurai presque envie de raccrocher leur pratique à une pensée au sens de l’art contemporain.

Satisfaite de l’exposition Line de tes étudiants au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux ? 

J’ai trouvé cette exposition sacrément réussie. J’étais contente de présenter cette exposition parce je la rapproche de mon travail personnel. Par exemple, je travaille beaucoup sur l’idée de ligne d’horizon. Aussi, j’aime beaucoup les retables où la peinture est pensée comme une installation faite d’une  « famille de peintures ».

Peux-tu parler de ton processus créatif ? 

J’ai besoin d’être très spontanée dans ma pratique. Par exemple, lorsque je fabrique, je suis emportée par l’euphorie du faire. c’est d’ailleurs quelque chose que l’on m’a longtemps reproché lorsque j’étais étudiante. Je suis mes intuitions et c’est seulement dans un second temps que je prends du recul pour penser et que j’établis des liens. C’est ainsi que j’ai découvert que j’avais un réel questionnement sur l’installation de la peinture. Autre exemple, je me suis rendue compte que je fais à chaque fois des séries de 3 tableaux.

Tu as travaillé sur une série de peintures de feu d’artifice ? 

C’est une série de peintures qui s’appelle : « C’est le bouquet ». Lorsque j’étais enfant, au moment du feu d’artifice, mon père disait toujours : « les filles, c’est le bouquet ». J’adorais son excitation à ce moment là et à chaque fois, il se plantait. Il se plantait 12 fois avant que ce soit le bouquet final. Je trouve assez beau ce moment dans la vie où tu penses que « c’est maintenant » mais ça n’arrive pas. La première toile de cette série a été réalisée à partir d’une photographie faite avant les attentats de Nice et j’ai commencé à peindre pendant les événement . Souvent, sans m’en rendre compte, il y a des résonances dans l’actualité, comme si j’étais poreuse. Le feu d’artifice me fait du bien parce que c’est un moment beau et gratuit. C’est un moment sacré. Maintenant, à partir de ces feux d’artifices, je fais des bouquets de fleurs.

Peux-tu nous parler de cette peinture d’un dormeur ? 

Je suis partie à Compostelle à pieds et j’ai vu un homme qui dormait et ça m’a fait penser au dormeur Du Val. On avait l’impression qu’il était mort et je trouvais assez beau le rapprochement entre la représentation de la mort et la position de repos. Étrangement, c’est à ce moment-là qu’un enfant a été trouvé mort sur la plage. Ce qui est compliqué avec la peinture, c’est la question de la représentation. Tu doutes beaucoup, car il faut toujours une manière de représenter. Il faut choisir un chemin et moi j’ai tendance à en trouver dix. Toutes les représentations font partie de ce même chemin. Il y a une somme de logique au fond. J’ai du mal à décider d’un sujet ou d’une direction parce que j’ai l’impression que je ne peux pas répondre de ma vie avec une seule image. Je cherche des moyens de rendre visible la multiplicité.

Quel est ton projet actuel ? 

J’ai très envie de fabriquer des sculptures en porcelaine. Je travaille aussi sur une performance qui parle des relations d’emprise entre hommes et femmes. Mais je suis surtout à la recherche d’une forme générale pour présenter une exposition. J’ai besoin d’avoir la scénographie, un ensemble comme si seule la totalité faisait sens. La performance s’appellerait : « Comment quantifier notre amour ? » et il y aurait un chemin de sushis.

Un chemin de sushis ?

C’est ce que je cuisine le mieux, car je suis allée au Japon. Souvent, on me présente comme « Coline, la fille qui sait faire des sushis« . C’est devenu une sorte de signature mondaine. Plus spécifiquement, j’aime cette idée du temps et l’automatisme que l’on retrouve dans la confection de sushis. Ce sont des gestes automatiques proches de la lobotomie que je trouve assez beaux. On retrouve souvent ces gestes répétitifs dans le quotidien et ils sont souvent à la limite du transcendantal. Dans la même veine, c’est comme ça que j’ai fait un punching-ball recouvert de petit miroirs à la manière d’une boule à facettes. C’est comme une marotte, une retraite spirituelle.

Quelle exposition t’a marquée récemment ? 

A Lausanne en Suisse, je suis allée voir une exposition de photographies de montagnes où il y avait une photographie qui était à la limite de tout : une photographie de montagne qui aurait pu être une peinture mais, aussi une vague. Souvent, les formes et les idées traversent mon esprit et d’un coup, une forme jaillit pour recouper toutes ces choses. J’ai besoin de cette sincérité. Je pense que lorsqu’un travail est sincère et généreux, ça se ressent. Par exemple, je conserve des  photographies d’un robot de piscine qui ressemblait déjà à une peinture. J’aime beaucoup ce genre de projets qui se font d’eux mêmes, où chaque objet a la même valeur pour reprendre aussi bien les peintures que les photographies de peinture.

Quand est-ce que l’on pourra voir ton travail ? 

J’ai envie d’exposer mais je passe mon temps à me dire que je n’ai pas suffisamment de toiles alors que j’en ai cinq fois trop. Je repousse en me disant qu’à la prochaine série, je me lance. En fait, je me rends compte que présenter des objets fait partie de ma pratique d’artiste. La scénographie d’une exposition me passionne. J’ai l’impression que ça devient mon travail d’artiste à part entière. Tant que je n’ai pas exposé mes peintures, j’ai l’impression que ce n’est pas fini.

Photographies de Pierre Lansac. 
Propos recueillis par Maylis Doucet