Mêlant un rock post-hardcore et une imagerie poétique, amoureux des textes autant que des photos en noir et blanc, ces cinq Bordelais contrarient nos tentatives de tranquillité.
Avec deux EP sortis en 2013, l’éponyme « Jetty Vertigo » et « Moving Trees », Jetty Vertigo nous a fait une belle promesse tout en faisant souffler des vents contraires sur la scène bordelaise.
Le groupe a ficelé en studio quelques bombes rock dans une veine post-hardcore où la magie se met doucement en place. Les bordelais combinent des rythmes précis et des sons de guitare puissants accompagnés par des performances vocales capable de hurler certaines émotions.
Des mélodies qui se caractérisent par leur rage et leur changement de tempo, comme sur « Another » qui ouvre le second EP, chanson incisive où les guitares accompagnent à merveille la rythmique autant qu’elles se font frénétiques et noisy. Sur d’autres morceaux qui peuvent être plus atmosphériques (« Jetty Vertigo – Man Down »), les basses se font plus lancinantes et la tension toujours aussi perceptible.
La musique de Jetty Vertigo est profonde. Elle exprime des émotions et des couleurs avec puissance, et non l’inverse. Je me suis laissé surprendre par ces mélodies qui nous baladent entre les clairs et les obscurs. L’exigence des textes aussi. Une voix qui se fait violence pour témoigner de la réalité d’une époque. Et de ses contradictions. Energique et sincère, quelque fois arrogant et souvent brillant, le projet Jetty Vertigo laisse augurer de bonnes choses pour le prochain album à paraître en juin prochain. Et dire que leur truc c’est la scène ! Une visite aux intéressés s’imposait : entretien avec Hugo et Camille.
Jetty Vertigo est composé de 5 membres : Hugo est au chant et écrit les textes, Camille et Matthieu sont aux guitares, Bruno est à la basse et Simon cogne sur la batterie.
Jetty Vertigo : c’est quoi la genèse du projet ?
Hugo : On se connaissait avant de former l’entité Jetty et on faisait de la musique sous un autre nom. On a formé Jetty Vertigo il y a 4 ans avec des compositions propres à l’identité du projet. On est une somme d’individualités avec des influences différentes mais avec une ligne directrice qui était de créer une musique qu’on n’entendait pas ici. Ce groupe, on peut mettre ce qu’on veut dedans, on ne va pas suivre telle scène, garage ou autre.
Camille : A Bordeaux tu as des groupes qui peuvent être dans une esthétique un peu marginale, et en même temps je pense que Bordeaux avance un peu comme ça : tu as des espèces de meutes, par exemple à un moment donné ça été très garage avec les Magnetix et tout ce qu’ils ont emmené dans leur sillage, l’apothéose JC Satàn, la clique Iceberg au départ. Aujourd’hui, tu as quelque chose qui se déplace vers la cold wave et une espèce de pop. Et nous, lorsqu’on a commencé, on avait aussi cette volonté, inconsciemment au départ, d’écrire notre Bordeaux. Bordeaux c’est une ville qui a un patrimoine culturel énorme, qui extérieurement dégage une certaine emphase, mais au final il y a quand même une vie souterraine. Et nous notre urbanité est sortie comme ça, avec cette musique-là qui a un versant plus rocailleux.
En 2013, vous avez sorti deux EP que je trouve très différents l’un de l’autre. Vous pouvez expliquer votre démarche musicale ?
Hugo : Il y a une différence fondamentale au niveau de la production. Le premier a nécessité un processus assez long, un véritable travail de studio avec le souci du détail. En travaillant piste par piste. C’est un enregistrement qui a quand même été fait dans la douleur pour diverses raisons. Celui d’après, on s’est dit très rapidement « on enregistre en live ». On avait 4 jours, et au bout de 4 jours c’était fait. C’était une sorte d’instantané comme ça. Deux démarches différentes qui font partie de nos expérimentations.
Camille : On voulait retranscrire quelque chose de scénique sur le second CD. Beaucoup de choses étaient aseptisées après la production. On voulait donner une sorte de vérité, un truc proche de ce qu’on pourrait entendre sur scène. Et puis on l’a appelé Moving Trees : on s’est dit il faut que ça bouge, il y a l’image de l’arbre qui se déracine, qui s’arrache à quelque chose. Si la production est importante, ce qui compte c’est quand même les couleurs, l’émotion. Le fond et la qualité de la compo.
Vous dîtes que votre musique a des influences qui datent pour l’essentiel des années 90, entre rock alternatif et post-hardcore. En vous entendant dire cela, je me demandais c’est quoi le tube absolu pour vous ?
Camille : dans le groupe on est cinq et tu aurais des opinions différentes. Mais pour moi c’est une chanson un peu égratignée comme ce que faisait Nirvana par exemple. Alice in Chains aussi. C’est ça le tube absolu : c’est réussir à faire une chanson qui n’en a pas l’air. Capable de passer à la radio sans faire de concession. On dirait que les majors, les maisons de disque ou les grandes radios, ignorent que dans la vie il y a des contradictions, de la violence…
Hugo : moi j’aime la légèreté de faire des choses très spontanées qui peuvent aller vers des choses parfois futiles, mais des choses qui sont dans le faire. Le tube c’est une chanson que même maintenant je pourrais écouter cinquante fois d’affilée.
Camille : oui c’est ça. « Hotel California » d’Eagles : voilà mon tube absolu ! (rires)
Hugo : Unsane est un groupe américain que j’écoute sans cesse depuis plusieurs années. Et leur chanson « Against the grain », pour moi c’est leur ultra tube, et le mien aussi. Quand ils sont venus il y a deux ans à Bordeaux pour la fête de la musique, ils ont fait un concert atroce et pourtant c’était génial. Ils sont new-yorkais, dans une veine très punk. Pour en revenir à cette notion d’urbanité, c’est l’expression parfaite que je ressens de l’urbain. Ce n’est pas un truc : on sort le soir, on va boire des bières, y’a des lumières partout. C’est un truc de plomb, un truc d’asphalte. C’est ce que je ressens lorsque je marche dans la rue. Avec cette musique-là, je ne subis pas mon environnement, mais je le vis complètement.
Et aujoud’hui, qu’est-ce qui vous éclate ?
Hugo : les groupes que j’aimais adolescent sont toujours en activité donc je vais encore les voir. Je pense à Converge par exemple. Mais je n’ai pas un voile devant les yeux et j’écoute de tout parce que je veux savoir. Par exemple, j’aime beaucoup voir de l’électro. Mais je ne suis pas marqué de manière discographique par un groupe en particulier et je suis presque incapable de te citer un groupe que j’adore. Peut-être en raison de la dématérialisation.
Camille : On lit aussi les magazines qui parlent un peu et toujours des mêmes choses. Dans les nouvelles tendances, il y a des trucs qu’on a aimés fugacement. Moi perso, quand sont arrivés les Kills ou les White Stripes, je trouvais ça cool. Après on a des coups de cœur de temps en temps. Là, on a bien aimé Savages. C’est vachement atypique par les temps qui courent. Ils ont un son, un truc. C’est bien ce qu’ils font.
Hugo : et encore une fois on parle d’un groupe avec une esthétique. Il y a ce côté manifeste. Un texte poétique qui change tout !
Mais la vague qui a déferlé l’an passé, c’est quand même la French pop. Avec pas mal de groupes en vue sur Bordeaux. Il n’y a pas dans le Rock quelque chose qui relève du mythe poussiéreux ?
Hugo : la French pop c’est juste un truc des années 80 qui revient. C’est cyclique. Moi personnellement, je n’ai absolument aucun atome crochu avec cette scène-là. Même si je connais les mecs qui la composent. Je n’ai aucun problème avec ce qu’ils font mais… On est dans un hédonisme assez surfait : « on va à la plage, on est copain, on adore l’amour », OK mais tu n’as pas besoin d’en faire des chansons.
Camille : Cette musique alors que l’époque est plutôt sombre, je crois que c’est propre à Bordeaux. Tu vas à Nantes, à Poitiers… ce ne sont pas les mêmes espaces sonores. Mais après on n’a rien contre ça, c’est peut-être un phénomène de mode.
A travers le nom de votre groupe et la vidéo de « Rosetta », j’ai l’impression que vous entretenez un rapport particulier avec le cinéma ?
Camille : « La jetée » nous a inspiré Jetty. Avec « Vertigo », ce sont deux films qu’on aime. On ne va pas refaire la genèse. Jetty ça sonnait bien comme prénom. Et Vertigo comme patronyme. Et puis dans le clip de « Rosetta », on voit les images du film « Un homme qui dort » de Georges Perec. Un super film. On ne se dit pas un groupe cinéphile, pas du tout. Mais ce sont des esthétiques qui nous plaisent. On n’aime pas les cloisonnements. On préfère les croisements. C’est pour ça qu’on fait le Mollat underground.
Hugo : pour revenir sur l’oeuvre de Chris Marker, outre toute sa filmographie qui peut m’inspirer, « La jetée » est une sorte de film monde qui manipule un tas de concepts, qui dialogue complètement avec ma réalité. Ce truc d’abîme du temps.
Et la chanson « Rosetta » a quelque chose à voir avec le film des frères Dardenne ?
Hugo : Bien entendu ! Je dirais que c’est mon interprétation textuelle du film. J’ai vu ce dernier à plusieurs reprises et la première fois, j’étais assez jeune et il y a des choses que je n’avais pas comprises. Mais j’avais déjà un ressenti très fort par rapport à l’oeuvre. Il y a vraiment un sens. Cette expression de solitude qu’il y a chez cette fille. Je l’ai rapprochée de ma réalité. Par rapport à des choses autant fantasmées que des choses vécues. Et puis la base de départ, c’était cette esthétique hyper forte dans ce film. Un minimum de dialogues et des plans te montrent la solitude en face, sans fioriture. Une incapacité à être aimé. A aimer. Comment la vie fait bloc autour de toi. Cela me semblait important de faire part de ce truc-là. Ce n’est pas non plus un report musical du film.
Si vous aimez les disciplines artistiques qui se rencontrent, vous allez être servis avec cette soirée Mollat underground à l’Iboat. C’est quoi le programme ?
Camille : C’est extrêmement transversal. Cette soirée du 19 février, spéciale érotisme, est à l’initiative de Mollat et d’une asso qui s’appelle Black Empire, l’Autre rive, emmenée par un universitaire spécialiste de la littérature contemporaine qui s’appelle Jean-Michel Devésa. Lui et sa compagne font de la littérature dite alternative ou hyper contemporaine et feront d’ailleurs des lectures de leurs oeuvres. On pourra voir aussi de la danse, deux expos photos… Nous on clôture la soirée avec un concert de Jetty Vertigo durant lequel seront diffusées des images de films érotiques des années 20/30. On trouve cet imaginaire très contemporain. On aime l’idée que ce ne soit pas juste une soirée à thématique rock, pop, punk. Mais plutôt de montrer comment les arts se répondent et cohabitent entre eux. Et puis le thème de l’érotisme nous plaît.
Et justement vous diriez que votre musique est plutôt hard ou érotique ?
Camille : elle est porno, clairement ! Si notre musique était une femme ce serait Sasha Grey (rires).
Hugo : le parallèle est peut-être facile, mais finalement j’ai toujours cette idée, non pas de la main de fer dans un gant de velours, mais plutôt l’inverse en fait. On propose des trucs comme ça, mais derrière tu peux réfléchir dessus, tu peux t’attarder. Même si cela peut sembler être le cas, on n’est pas dans une frontalité complètement rock.
Comment s’écrit la suite pour Jetty Vertigo ces prochains mois ?
Camille : On a quelques concerts sur la région bordelaise et en Espagne. Sur Bordeaux, on jouera notamment à l’occasion de la soirée Curiositarium qui se déroulera sous le chapiteau du Cirque Eclair, rive droite. Encore un truc transversal qu’on trouve assez cool.
Et un album à l’horizon ?
Camille : oui c’est prévu pour juin. On a déjà entamé le processus de composition. S’il y a une continuité par rapport à notre précédent EP, là on s’est débarrassé d’une certaine pudeur pour aller au-delà des barrières qu’on pouvait avoir auparavant.
Hugo : ça va être des partis pris plus radicaux. J’espère et je pense qu’on va transcender un peu tout ce qu’on a fait avant. Découvrir de nouvelles voies à suivre vers lesquelles il va falloir se laisser porter.
Camille : je crois qu’on va épurer. Ce sera doux et violent ! Je ne sais pas si c’est clair ?
Oui c’est clair : doux et violent… Un truc à rajouter ?
Hugo : je pense qu’il y a plein de choses qui vont se produire. On cherche des moyens pour que le groupe se voit différemment. On va chercher des manières alternatives.
Camille : tu sais, on n’a pas trop parlé de scène mais dans nos influences on trouve Fugazi et At the drive in. On voit la scène comme un espace de jeu. Comme disait l’autre : « Je est un autre », et la scène c’est le moment où ce « moi » se révèle et profite de l’instant pour exister, le moment où tu t’extirpes de toi-même, où tu désertes. La scène c’est aussi l’espace de « jeu », où tu restes un éternel môme, un peu émerveillé. Voilà, on n’aime rien autant que la scène.
Hugo : les concerts sont de vraies performances et j’engage chaque fois une notion physique dans la musique. Je m’extrais du réel, je ne suis plus du tout la personne. Quand je sors de scène, je ne peux plus parler avec personne, parce que j’ai dit des mots, qui intérieurement sont le fond, l’expression véritable de ce que je suis réellement. C’est pour cette expérience là que je fais de la musique.
