Faits d'hiver . Festival Trente Trente 2026 . Happen © Pierre Planchenault 2

Trente Trente 2026 – Faits d’hiver (chapitre 1)

Fendre la brume, braver le froid : seul.e.s les courageux.ses s’offrent le privilège de savourer les propositions artistiques du festival Trente Trente. Depuis 23 ans, ce temps fort embras(s)e l’hiver bordelais avec une programmation détonante, où le court étend ses possibilités. 

Mardi 20 Janvier, après ma séance de yoga hebdomadaire, tapis sur le dos, briques dans le sac et chakras plus ou moins ouverts, j’ai percé le smog et affronté les fraîches températures pour aller me lover dans les sièges tout confort du TNBA, là où se tenait le parcours Trente Trente du jour. Retour sur les deux spectacles proposés cette soirée-là.

Hauts cris (miniature) – Vincent Dupont

Système nerveux apaisé et alignement corps-esprit satisfaisant, je plonge dans cette proposition dont je ne me languissais pas particulièrement (en vérité, comme j’avais demandé à être accréditée presse sur le spectacle suivant aux équipes du festival et qu’elles m’ont gentiment invitée sur le parcours complet, je me devais d’être présente sur les deux représentations). Eh bien, Trente Trente est prodigieux pour cela : j’ai été tout bonnement surprise… et conquise par ces 40 minutes performées par Vincent Dupont.

Dans une “boîte” logeant un décor de salon moderne, trône une espèce d’écran qui irradie. En contre jour, l’homme qui y habite est l’ombre de lui-même : évoluant en position quadrupédique, ses gémissements résonnent, ricochent contre les murs. Il se traîne au milieu de ces objets figés, s’animant seulement au gré des variations de la luminance numérique. La lenteur de ses mouvements, de ses déplacements, étire les minutes, les secondes. Les sons sont amplifiés par un dispositif qui semble intégrer des micros dans chaque recoin de ce “paysage” d’intérieur. Le râle guttural ininterrompu du performeur devient une nappe sonore enveloppante dans laquelle viennent résonner grincements, craquements, vrombissements et grands fracas.

Face à lui-même, l’homme qui habite cet espace ordonné s’anime et se met à converser, à palabrer à voix haute, dans une langue inconnue. Le ton finit par monter et l’homme par s’emporter. Ne ressemblerait-il pas à ceux.celles dont les intérieurs sont truffés d’objets connectés ? Sur-domotisées, nos habitations ne nous feraient-elles pas devenir comme ce détraqué ? A crier, hurler, gueuler comme des dingues dans le silence assourdissant de notre isolement… 

Dans cette cache bien rangée, ce dérangé va tout faire valser. Massacre à la scie manuelle, puis à la tronçonneuse : débité sans vergogne, le séjour s’écroule et son petit monde avec lui. Puis, dans un dernier élan de folie, l’homme défonce l’écran qui régnait encore en maître, intact, au fond de ce living. Il tombe et le fracas s’arrête. Le trou qu’il laisse béant offre une fenêtre ouverte sur l’extérieur, la possibilité d’une respiration. Le silence règne, le calme revient. 

S’extirpant de ces ruines et au contact du bois, la poésie traverse enfin notre personnage.  

Je lis dans Hauts cris (miniature) une sacrée critique de notre société. Cette ère où nous sommes devenu.e.s prisonnier.e.s de nos intérieurs, à la merci de nos écrans. Reclus et noyé dans le virtuel, l’humain n’a nul choix que de sombrer. Alors sortons et reconnectons-nous au réel, reprenons attache avec nos semblables et VIVONS véritablement avant de devenir fous.folles à lier.

Faits d'hiver . Festival Trente Trente 2026 . Happen © Pierre Planchenault 2

© Pierre Planchenault 2

Do we need a body to dance ? – Philomène Jander

Après une brève pause et un changement de salle, une tout autre ambiance nous enveloppe. Le plateau nu du studio du TNBA est plongé dans la pénombre. Dans ce profond silence et sans possibilité de distinguer quoi que ce soit pour l’instant, j’ai l’oreille attentive. Le crépitement d’une matière granuleuse tombant sur le sol m’arrive distinctement : il s’agit de sel, ces cristaux minéraux qui lestent le costume immaculé de la danseuse Philomène Jander. 

L’aube se lève doucement dans le faisceau blafard d’un projecteur au lointain, laissant apparaître le chemin que trace ce “Bibendum” dans sa lente déambulation. Doucement, au fil des mouvements opérés avec finesse par la danseuse “dégoulinante” de poussière saline, le tapis de danse noir se recouvre de flocons blancs et se mue en toile d’artiste, tableau évolutif en noir et blanc. 

Dans un silence retentissant, au gré des changements de lumières, les ombres portées de ce personnage chimérique s’étirent sur le sol, les murs, et offrent de nouvelles perspectives. 

Je reste coite devant cette danse brute, pure. Avec Do we need a body to dance ?, Philomène Jander nous projette dans un univers parallèle, où la sensation émerge d’un opulent minimalisme. Tout ce blanc me fait penser aux prouesses de Jérémie Villet, ce photographe animalier qui a fait de cette nuance sa signature artistique. Ne serait-ce pas une belle idée qu’il expérimente la photo de scène pour que sa poésie vienne rencontrer celle d’une espèce (celle des artistes) qui pourrait bientôt être menacée d’extinction ?

A méditer !

Faits d'hiver . Festival Trente Trente 2026 . Happen © Pierre Planchenault 2

© Pierre Planchenault

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Spectacles vus Mardi 20 Janvier 2026 dans le cadre du Festival Trente Trente – Les rencontres (invitation)

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Photo de Une © Pierre Planchenault
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