La couveuse à films, little holywood bordelais

1930, Émile Couzinet, réalisateur et producteur, bâtit ses propres studios sur Bordeaux, il y produit des films pour divertir la population dans un contexte de guerre.  86 ans plus tard, Éric Deup arrive sur Bordeaux avec un projet similaire, la Couveuse à films.

En France comme dans d’autres pays, le cinéma souffre d’une grande centralisation, voyant se concentrer la production audiovisuelle uniquement à Paris. Cependant, suite à mon échange avec ce jeune producteur, je constate qu’un cinéma Aquitain existait déjà, et qu’il est de nouveau en pleine émergence. Verrons-nous un jour des films en tête d’affiche made in Bordeaux ? Une partie de cette réponse est apporté par Éric Deup, co-fondateur avec Marylin Lalo du studio audiovisuel coopératif, La Couveuse à films, et de Chicken’s Chicots production.

D’où vous vient cet attrait pour le cinéma et le genre comédie-humour en particulier ?

Le cinéma ce n’était pas une vocation, ce n’est pas venu en un jour. Personnellement, j’ai commencé par le théâtre, du scénario BD et de la chronique, lorsque je travaillais à Fluide Glacial. De fil en aiguille et avec des rencontres, notamment celle avec un ami qui est aujourd’hui associé de Chicken’s Chicots production, j’ai pu bénéficier de l’aspect technique et de ses compétences de monteur pour produire des projets. À une époque où c’était peu démocratisé, c’était un luxe incroyable. Un jour, il m’a laissé pendant 3 jours la salle de montage avec le monteur, mais le souci c’est que je n’avais rien à monter (rires).  On a fini par écrire un petit scénario qui s’appelle « La Chute », et qui fût mon premier court-métrage. On l’a envoyé à plusieurs festivals, c’était un monde que je ne connaissais pas du tout, mais il fût sélectionné par plusieurs d’entre eux.

L’humour, alors ça, j’ai toujours eu envie de faire des conneries, d’en écrire, et d’en jouer (rires) ! Des gens sont venus nous voir pour ça, donc on est un peu prisonniers de cette image, mais des prisonniers consentants. C’est devenue la ligne éditoriale de Chicken’s Chicots production, pour moi, on peut traiter de sujets sérieux avec beaucoup d’humour et  de légèreté.

© Pierre Lansac

Suite à la création en 2007 de votre société de production audiovisuelle Chicken’s Chicots, vous lancez le festival des dents de la poule. Comment est alors né ce projet de festival ?

Il est né à l’issu d’une discussion autour d’un repas avec Denis Barthe, qui était batteur de Noir désir et à la tête du groupe The Hyènes, Renaud, le fameux collègue avec qui j’ai fait mon premier court-métrage, et Marylin Lalo, mon associé à la Couveuse à films. On parlait de tous les festivals qu’on faisait, nous de courts-métrages, de cinéma, lui de musique, en faisant un peu le tour de tout ce qui n’avait pas fonctionné et qu’on n’avait pas aimé durant ces manifestations. Du coup, on s’est dit : « Tiens ! On pourrait en faire un ! Créons le festival où on aimerait être invité ! » (rires), c’était ça l’idée.

Est-ce un pari gagné ? 

Oui ! Dans le sens où nous étions très satisfaits de la manière dont ça s’est passé, il y a eu quand même 5 ou 6 éditions! Et non aussi, car ça fait 2 ans qu’il n’a pas lieu, l’organisation d’un festival c’est toute une organisation et c’est compliqué, mais ces dernières années nous étions plus dans la création de la Couveuse à films. Cependant, nous envisageons de remettre ça pour l’été prochain, car c’est un moment particulier, dans un cadre plus informel, plus cool, où on est beaucoup plus réceptif aux surprises. C’est l’occasion aussi de rencontrer des réalisateurs qui sont bons, des auteurs originaux, et de nous inspirer de nouvelles idées de séries.  Là, en ce moment, on travaille sur une série qui à l’origine vient de l’idée d’un court métrage qu’on a diffusé pendant le festival.

Est-ce qu’on peut dire qu’il y a un cinéma bordelais ou du Sud-ouest, pour être plus large, qui est en train d’émerger en ce moment ?

Oui, et il y a une vraie histoire du cinéma bordelais ! On m’a parlé plusieurs fois de l’histoire de Émile Couzinet, en nous comparant à lui, qui a créé plusieurs studios sur Bordeaux dans les années 50. C’était un exploitant de salles au départ, qui a fini par maîtriser toute la chaîne, et qui ne faisait que de la comédie, mais lui c’était le roi de la comédie française. On va certainement faire un événement à la Couveuse pour raconter son histoire ! On sent qu’il y a un vrai bouillonnement et une envie de créer sur Bordeaux. Maintenant, en plus d’avoir des auteurs contemporains, ils peuvent assumer de venir de Bordeaux car il y a des sociétés de production qui commencent à faire du long métrage et de la fiction. On dispose d’auteurs, de projets en écriture, de bureaux d’accueil de tournage en Gironde, avec des gens qui ont vraiment envie de développer ça, ce qui encourage les auteurs à travailler et à rester ici. Puis il y a des aides financières, des résidences d’écritures, enfin voilà, tout se développe, donc oui il y a un cinéma, non pas bordelais, mais Aquitain qui émerge.

Vous donnez de l’importance au fait de valoriser les compétences locales, mais travaillez-vous uniquement avec des auteurs et réalisateurs bordelais ?

Pour nous l’idée c’est de dire, on peut produire ici, il y a les compétences et les moyens pour produire, c’est un vrai pôle audiovisuel, et pas que grâce à la Couveuse à films. Bosser avec des gens d’autres régions et d’autres pays, non seulement on va le faire, mais on le fait déjà. En ce moment on travaille avec quelqu’un qui s’appelle Mark Austin, qui nous vient de Los Angeles, avec qui on a un projet d’écriture en commun. La série dont je parlais précédemment, on  bosse dessus avec deux auteurs, un de Paris, et un de Toulouse. On a aussi travaillé des séries et courts-métrages avec un franco-canadien, Lewis Martin. Enfin, on a produit des documentaires aux États-Unis. Donc oui, l’international à fond. D’ailleurs là où on aimerait se développer, non seulement en termes de production, mais aussi en termes techniques, c’est en Espagne. Surtout les pays basques, je pense au festival de St Sébastien, y a un axe Bordeaux-St Sébastian qui n’existe pas encore, et il devrait exister car on est pas loin du tout, et qu’ils ont le même problème que nous de centralisme. Tout se concentre à Madrid et Barcelone, alors qu’il y a des compétences ailleurs.

C’est un vrai challenge de réussir à réunir dans un seul endroit toutes les compétences techniques pour produire un film, ce n’est pas très commun ce système de coopérative. Comment faites-vous pour instaurer au sein de votre équipe cette culture de non-concurrence et de mutualisation du travail ?

C’est à la fois super facile, car si on réfléchit bien c’est naturel, mais il faut surveiller tous le temps. Super facile, car comme toutes les idées de génie, c’est des idées super simple que tout le monde a. Et la seule bonne idée qu’on a eu, c’était de se dire : « faisons le! » (rires). En fait, à chaque fois que je parle à quelqu’un, je lui dis qu’ici nous n’avons pas de concurrence car nous sommes complémentaires, et qu’il n’ y aura pas de concurrence, donc ça semble naturel pour eux. Mais c’est quand même quelque chose à surveiller, en disant clairement les choses, pour que ça fonctionne. Cependant, c’est un système qui fonctionne plutôt bien car on sait qu’on rapporte de l’argent grâce aux affaires des autres, et ce de manière égoïste, presque cynique, mais complètement claire. C’est un cycle vertueux avec des règles du jeu simples, si tu viens ici c’est pour te spécialiser dans un métier, si tu veux essayer un autre métier, tu tentes ailleurs.

© Pierre Lansac

Ne craignez-vous pas qu’avec le succès que vous allez probablement rencontrer, vos ressources humaines ne suffiront pas pour répondre à la demande, et que des concurrents finissent par saisir des opportunités que vous avez ratées ?

Plus il y a de concurrence, plus on sera heureux. Il y a une petite comparaison à laquelle je tiens, et que je me répète assez souvent: « Une rue où il y a un bon bar, le bar, c’est un bar, qui est sympa et qui a sa petite clientèle. Dès qu’il y a un bar qui fait exactement la même chose, qui s’installe en face, ça devient une rue de la soif. Il y a du monde qui commence à venir, et le bar d’en face va attirer des clients pour le premier bar ». Le fait qu’il y ait des concurrents, tant mieux, car ça signifie qu’un pôle audiovisuel est en train d’émerger. Récemment, avec un collègue on se disait:  » Il me tarde ce moment où on se dira, j’ai un problème de planning, tu peux pas prendre mon client ? ». Puis nous par rapport à notre spécificité, la coopérative, dès qu’il y a un nouveau besoin qui émerge, on fait rentrer une nouvelle compétence en ouvrant un poste.

« Le rêve qu’on avait, c’était que la Couveuse soit un lieu de rencontre d’artistes, de créateurs, c’était vraiment un rêve qu’on n’avait pas formulé, et un jour on s’est dit qu’on allait le faire. Hier lorsqu’on était à table, tous, là oui c’était un moment de bonheur, qui a eu lieu parce que la Couveuse à films existe. »

© Pierre Lansac

Vous l’aurez compris, Éric Deup est un grand rêveur qui concrétise absolument tout ce qui lui passe par la tête. Peut-être, que la réussite commence par le fait de s’autoriser à rêver. Savoir prendre la vie comme un jeu, où la seule règle serait de dire chaque fois: « faisons le ! ». C’est ainsi que les générations poursuivent les rêves des anciens, d’année en année, de mieux en mieux.