« L’École qui Marche » work in progress bientôt … en Europe !

Un appartement bordelais, deux valises dans l’entrée : Marta Jonville et Tomas Matauko, fondateurs de la jeune asso Lunik sont toujours en déplacement. On les intercepte entre deux trains.

Justement, on a lu que le précédent projet artistique, « Mécanismes pour une entente », avait mené le duo en Europe centrale, le long de l’ancienne ligne de chemin de fer de Bucarest à Varsovie.

Le temps d’un entretien aux côtés d’un chien joueur, on découvre une démarche originale et engagée, qui revendique le temps long de la réflexion avant celui du faire-ensemble. Bref, une asso à contre-courant de notre époque pressée, des artistes concernés qui savent ne pas se prendre au sérieux. Pour preuve, on vous renvoie au logo de Lunik qui présente de façon un tantinet coquine… deux escargots.

Mécanismes pour une entente (2012-2014) : quand l’Art et l’Histoire cheminent à travers l’Europe centrale.

Ressusciter une ligne ferroviaire aujourd’hui disparue, la « Silesia-Cracovia-Karphaty », née de la « Petite Entente » entre la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Roumanie, au lendemain de la première Guerre mondiale, voilà le point de départ de la démarche expérimentale de Marta et Tomas.

Aux côtés d’autres artistes, de philosophes, d’historiens, de sociologues, de journalistes et d’étudiants invités, le duo questionne le processus de construction/déconstruction politique dans cette partie de l’Europe. Au-delà, il s’agit de révéler les mécanismes du dialogue européen, dialogue qu’on aurait tort de considérer comme allant de soi.

L’ensemble du projet (carnets de route et les matériaux de recherche) est consultable sur le site : http://www.mecanismespourentente.eu

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En coulisses… Marta et Tomas de l’asso Lunik livrent un aperçu de leur projet dans les locaux de l’Annexe B – résidence Agence Créative © Pierre Lansac pour Happe:n

Dans les cartons : « L’École qui Marche« , départ prévu en septembre 2017 !

H: Marta et Tomas, présentez-nous votre démarche artistique.

Marta : Nous sommes dans la fabrication de situations, d’où naissent de la pensée, du récit à travers des thématiques souvent liées à l’Histoire politique, que nous questionnons.

Tomas : On peut dire que notre pratique de l’art est militante. Nous ne nous reconnaissons pas dans un art qui cherche la production d’objets qui seraient orientés par une valeur financière. Nous plaçons notre travail dans le mouvement de la décroissance, qui s’applique aussi aux artistes. C’est aussi une volonté de ne pas rajouter des objets au monde.

Marta : Personnellement, je me sens proche du courant situationniste, de Fluxus. Ou plus près de nous, de collectifs comme le PEROU, Colloco, Le Bruit du Frigo [groupe bordelais où artistes, architectes et urbanistes se retrouvent dans une démarche de coopération avec les usagers] ou la pensée de Gilles Clément sur cette notion qu’il développe : l’indécision comme espace pour ménager le futur.

Par ailleurs nous adhérons à l’idée du droit culturel qui vise à garantir à chacun la liberté de vivre son identité culturelle, comprise comme « l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité » (Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, 2007)

Tomas : Je citerai aussi la théorie de la sculpture sociale et plus particulièrement le manifeste Les Arts Sociaux Appliqués  de l’artiste polonais Artur Żmijewski. Par exemple, quand on fait une performance dans une gare, ce sont des actions tout autant pour les participants au projet que pour les passants. Les non-initiés deviennent spectateurs et par conséquent des participants. L’œuvre fait société. Pour Duchamp [Marcel… les « ready-made »], c’est le spectateur qui met fin au processus de création de l’œuvre. L’idée est d’abolir la barrière entre l’acteur et le spectateur. Nous cherchons à créer des possibilités. Ensuite on montre ce qui reste, les traces des idées, des enjeux et des actions développées par le projet. C’est un travail d’archéologie. C’est pourquoi s’inscrire dans un temps long est important.

H: Quel est le lien avec votre précédent projet artistique, « Mécanismes pour une entente » ?

Marta : C’est la suite ! Notre intérêt se porte sur des régions liées à une histoire politique forte et à des rencontres que nous y avons faites. Les questions de l’éducation artistique, de la citoyenneté et du politique nous tiennent à cœur. Qu’est-ce qu’être artiste, sinon être acteur de son environnement ? Notre nouveau projet « L’École qui Marche » [prévu de 2017 à 2021] est à la croisée de la performance et de la pédagogie.

Nous allons reproduire plusieurs marches quasi insurrectionnelles qui ont eu lieu au 20ème siècle dans plusieurs pays européens : les marches anti-nucléaires au Pays Basque [de Bayonne à Lemoiz, de 1974 à 1990], la marche des Partisans Yougoslaves en 1941, les traversées clandestines du Rideau de Fer durant la guerre froide et plus récemment, la marche des migrants syriens en Grèce. Concernant cette marche, il y a un enjeu fort avec l’actualité : nous souhaitons poser la question de l’impossibilité de reprendre la marche, pour les migrants qui sont dans les camps. On peut noter aussi que ce sont des marches qui traversent des « frontières », géographiques et linguistiques.

Le montage du projet nécessite deux années de travail dont la recherche de partenaires et de financements. Nous avons déjà des contacts : le master d’ingénierie culturelle de l’Université Bordeaux-Montaigne, et l’Esa de Pau [École supérieure d’art des Pyrénées Pau Tarbes], la compagnie de théâtre Entropia d’Athènes, le centre culturel Rex de Belgrade, la Fondation Slovaque pour l’Art Contemporain de Bratislava, le centre culturel WUK à Vienne et Coop’alpha à Bordeaux. Chaque marche durera deux mois et chacune aura besoin de huit mois environ de préparation.

Tomas : Nous sommes particulièrement sensibles aux formes d’art politique… Nous avons aussi un groupe de travail et de recherche autour de « L’École qui Marche« . Nous posons les questions de l’identité culturelle dans un monde fait de migrations et d’échanges, de la situation dans des régions post-conflictuelles, de la violence, des nationalismes-régionalismes ; en somme, de la construction européenne. Il s’agit de mobiliser tous les points de vue, anthropologiques, agronomiques, politiques, géographiques, philosophiques, artistiques, sociaux… autour d’un débat et d’une construction communs.

H: D’ailleurs, vous citez une phrase de John Dewey [Philosophe américain, 1859-1952, qui place l’expérience au cœur de la pédagogie] dans la présentation de votre projet : “Il n’y a de canon académique, de curriculum établi, que pour une société qui n’éduque que pour assurer sa propre reproduction. “

Marta : Oui, un autre lien avec « Mécanismes pour une entente », c’est la question de la pédagogie, qui est intégrée depuis des années dans nos projets [Marta et Tomas ont collaboré avec l’Ecole d’Enseignement Supérieur d’Art de Bordeaux, et enseigné à l’Ecole des Beaux-Arts de Kosice, en Slovaquie ainsi qu’à l’Académie d’Art de Cracovie en Pologne].

Mais il y a aussi un enjeu différent. Dans le projet précédent, les étudiants étaient parfois réticents au questionnement du social et du politique de l’art. Cette fois, nous allons plus loin avec la réflexion sur l’impact direct des actions dans la démocratie. Le fait d’inviter d’autres artistes est au cœur même de notre réflexion : l’apprentissage est une collaboration, on va continuer à apprendre avec eux. Par ailleurs, l’idée est aussi de prendre du recul par rapport à la position de l’enseignement dans les écoles d’art. L’art occidental est instauré comme référence depuis les années soixante. Pendant le projet « Mécanismes pour une entente », travailler avec des structures culturelles de quatre pays européens a été important pour sortir d’une vision ethno-centrée.

Avec « L’École qui Marche« , nous souhaitons expérimenter la théorie éducative selon laquelle l’élève apprend autant du professeur que le professeur apprend de l’élève comme un auxiliaire de la démocratie. Dans cette expérience, l’éducation se doit d’être aussi loin que possible de l’instruction, ou loin de toute forme d’enrôlement des élèves, du « dressage«  au conditionnement.

Nous souhaitons interroger l’individu en tant que citoyen, et interroger aussi l’Art comme démarche émancipatrice ayant un impact sur son environnement, en vue d’une prise de conscience de l’espace public, ce-dernier étant un support (canevas) de la chose politique.

Un projet par ailleurs qui nous intéresse est celui de « Marcher plus pour apprendre plus«  : un groupe de chercheurs en neurosciences de l’UCLA (University of California, Los Angeles) a fait une découverte inattendue liée à la mémorisation, l’orientation spatiale et plus généralement l’attention dans les processus d’apprentissage au niveau de l’hippocampe. Le résultat suggère, sans le montrer, que ces processus sont amplifiés lors d’un exercice physique comme la marche ou la course. Allier apprentissage et marche nous semble pertinent.

H: Pour conclure, qu’aimez-vous dans la scène culturelle à Bordeaux ?

Marta : La Fabrique Pola, L’agence Créative de Nadia Russel et son travail pour promouvoir l’art… la journaliste Valérie de Saint-Do et sa vision militante de l’art (blog Cassandre), Geörgette Power et sa fantaisie, Nak’un Œil, La Mobylette pour son travail collectif, YES IGOR parce que YES IGOR, le travail photo de Frédéric Desmesure…

Tomas : L’ensemble de musiciens autour des Potagers Nature et Einstein on the Beach. Par ailleurs, nous sommes proches du collectif DING à Pau [laboratoire de recherche et de création de projets artistiques et culturels voyageurs].

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En coulisses… Marta et Tomas de l’asso Lunik livrent un aperçu de leur projet dans les locaux de l’Annexe B – résidence Agence Créative © Pierre Lansac pour Happe:n

Nul doute que l’on suivra avec intérêt les nouveaux carnets de route de ces marcheurs, qui s’indignent pour que l’on connaisse mieux notre histoire commune, européenne.

Amandine Samuel