Miss Kookie, l’alter ego d’une comédienne extraordinaire

Apprendre à s’accepter, c’est ce que propose cette comédienne au travers du théâtre burlesque !

Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit en pensant à l’univers burlesque ? Souvent associé au strip-tease, le burlesque est en réalité un univers bien plus riche et varié qu’on le pense, et qui mérite le respect pour celles et ceux qui osent se lancer dans cet univers fantastique et érotique.

« Pour que les hommes et les femmes puissent s’accepter comme ils sont »

© Two in the room

L’histoire de Morgane Clemenceau, c’est celle d’une femme ordinaire qui décide de lutter contre sa timidité et sa peur profonde de s’affirmer. À 17 ans, elle intègre l’école de Théâtre du jour à Agen dirigé et fondé par Pierre Debauche. Il décède le 23 décembre 2017, sa mort affecte profondément la comédienne qui retenait les paroles de ce personnage de renommée qui ne cessait de répéter à ses élèves : « rêvez concret ». Ce qu’elle a su mettre en pratique 3 ans plus tard en créant sa propre compagnie de théâtre, Dakatchiz, qui lui a permis de partir en Chine et en Inde. Mais comment une comédienne qui semble être tout à fait ordinaire a pu du jour au lendemain décider de créer une école burlesque à Bordeaux ? Qui est Miss Kookie, cette personne si convoité et fantasmé qu’a créée Morgane Clemenceau ?

Vous avez commencé l’effeuillage burlesque 4 ans avant la création de la Kookie’s school, comment vous est venu l’idée de pratiquer cette danse-là en particulier ?

Je venais de me séparer de mon ancien compagnon et j’étais très complexée par mon corps, j’ai donc voulu découvrir cette pratique avec Bordeaux collectif burlesque. Je suis arrivée en disant «Je veux apprendre la discipline pour avoir plus confiance en moi et accepter mon corps . En sachant que j’étais comédienne, l’ancienne présidente de l’association Julie De Barros m’a demandé de l’aide pour une soirée au Fémina car l’un des présentateurs s’était désisté, j’ai accepté et le personnage de Miss Kookie est né. J’ai usé de mes talents de comédienne pour monter sur scène et faire mon tout premier numéro d’effeuillage, j’ai trouvé cette mise à nu incroyable face à des gens qu’on ne connaît pas. Suite à cette première expérience dans l’univers de l’effeuillage burlesque, j’ai voulu ensuite me professionnaliser dans cette discipline avec le soutien de l’association.

Qu’est-ce que l’univers burlesque a apporté à votre vie professionnelle et personnelle ?

Au début, je sentais que les gens étaient assez frileux par rapport à cette discipline parce qu’on pouvait l’associer au strip-tease. Il y avait une sorte de malaise par rapport à la nudité, aux corps des gens, leur cellulite, leurs bourrelets. Donc, moi, ma mission en tant que maîtresse de cérémonie, a été très vite de rassurer les spectateurs, de leur faire comprendre qu’on n’est pas là pour s’exhiber, mais pour s’amuser et vous raconter plein de petites histoires. Professionnellement, cet exercice m’a obligé à être plus à l’écoute du public, à essayer vraiment de les embarquer dans une histoire et de les valoriser en les faisant participer au spectacle. Et personnellement, ça m’a permis d’accepter la personne que je suis, avec le corps que j’ai, parce que Miss Kookie, il ne faut pas se mentir, c’est moi, mais multiplié par 100, à l’inverse de tous mes autres personnages qui sont plus des rôles de composition.

On a vraiment l’impression que Miss Kookie tient une place particulière dans votre vie, comment est alors né ce personnage ?

Depuis cette soirée au Fémina, je n’y connaissais rien au burlesque, je ne savais pas comment les maîtres de cérémonies s’appropriaient les salles, donc j’ai fait avec mes bagages de comédienne. Et le nom « Kookie » fait référence à une expression dans les années 50, qui voulait dire « déjanté », et je trouvais que ça correspondait assez bien au personnage.

© Eve photography

Mais justement, ça ne vous arrive pas de vous perdre entre Miss Kookie et Morgane ?

Dans l’univers de l’effeuillage burlesque, on dit « Hey, salut Kookie » dans la vie de tous les jours, alors que dans le monde du théâtre, Miss Kookie resterait seulement sur scène. C’est un code très particulier au burlesque, et on peut s’y perdre, oui. La première chose qu’on m’a dite de faire, c’est de créer le compte Facebook de Miss Kookie. A travers ce personnage, les gens nous fantasment beaucoup, pensent que c’est génial d’être Miss Kookie car tout ce qu’elle fait est incroyable, qu’elle ose faire des choses que personne n’oserait faire, qu’elle est belle, qu’elle est drôle donc on peut vite être convaincue que tout le monde t’aime et t’admire. Mais qui ? Miss Kookie ou Morgane ? Donc oui on peut très vite prendre le melon et ça arrive à beaucoup de personnes. Heureusement je suis bien entourée, mes amis et ma famille ont toujours su me dire de faire attention lorsque je franchissais la limite entre Morgane et mon personnage.

Vous qui avez voyagé, est-ce anodin ce choix de créer une école burlesque à Bordeaux, vous avez perçu un besoin chez le public bordelais ?

Du peu de stages burlesques que j’ai pu proposer à Bordeaux, les gens étaient très satisfaits et souhaitaient en avoir plus souvent. Dans mon école, la Kookie’s School, je propose ma dimension du burlesque, c’est-à-dire, comment détourner la réalité, son propre corps et ses émotions. Je travaille sur le lâcher prise et sur toutes les formes burlesques comme le clown, le drag queen, le cartoon, l’effeuillage… J’expérimente aussi avec les stages que j’organise une fois par mois avec des artistes locaux comme le théâtre sous hypnose : cette école est un vrai laboratoire burlesque. Et là j’ai comme projet d’ouvrir une autre Kookie’s school à Saintes.

Comment voyez-vous l’effet de vos cours sur vos élèves ? Observez-vous des changements en eux ?

Au début ça terrifie, le théâtre burlesque on se demande ce que c’est. A travers cette discipline, j’essaye d’enseigner la tolérance et l’ouverture d’esprit à mes élèves et je sens qu’il y a une évolution chez eux, ils se lâchent beaucoup plus, il y a des larmes, des crises de rire, on est là pour exprimer nos émotions sans jugement, et ils en sortent plus fort. En début d’année j’ai reçu un nouvel élève de 40 ans environ qui nous a confié, aux élèves et à moi, qu’il se travestissait depuis l’enfance et qu’il n’osait pas en parler à sa femme. Le soir même il a tout avoué . j’étais surprise je ne pensais pas que l’échange que nous avions eu quelques heures auparavant aurait eu un tel impact. Il nous a avoué plus tard, que après son premier cours à la Kookie’s school, il était enfin prêt.

D’ailleurs vous proposez des stages Drag queen et des scènes ouvertes à tous les genres, est-ce un engagement politique de vouloir rendre vos cours accessibles à tous ?

Depuis petite fille, je ne me mets dans aucune case, je me retrouve pas dans un groupe en particulier, alors oui c’est mon petit engagement politique de dire «essayons de vivre ensemble sur cette planète et de cohabiter ». Mais à Bordeaux ce n’est pas facile d’être différent, enfin d’être soi-même surtout.

Vous êtes comédienne, metteur en scène, à la tête d’une compagnie et d’une école, professeur à l’université et conférencière, vous vous exposez à la sphère publique de nombreuses manières, au final quel message vous voulez porter à travers cette présence, à qui vous adressez-vous ?

Je défends énormément le divertissement, pour mieux se déconnecter de la réalité et de ses soucis, pour mieux réveiller son imaginaire et l’enfant qui sommeille en nous. Mais c’est aussi défendre l’idée de s’accepter telle que l’on est, arrêter de juger au premier regard, et proposer un autre niveau de lecture de la vie, des scènes quotidiennes qui deviennent EXTRAORDINAIRES.

Alors finalement le secret des plus grandes stars telles que Freddie Mercury, Prince ou Lady Gaga serait de se créer un personnage pour oser faire ce qu’ils font sur scène ? Apprendre à s’accepter, à lâcher prise, percevoir « ses faiblesses » comme une force, ce n’est pas ça la clé du succès ? En tout cas Morgane, elle, s’est trouvée dans l’univers burlesque, et vous alors ?