Puissance 3 . Happen . Pierre Planchenault

« Puissance 3 » : Quand l’atelier de création entre en scène

Le collectif « Denisyak » se produisait durant trois soirs au Studio du Glob Théâtre, pour Puissance 3, leur dernière création après Scelŭs. Étourdissante fulgurance, plaisir du texte, et théâtre brut, sans filtre…

Puissance 3, c’est un pari fou, celui d’une mise à nu totale, imaginé par les autrices Aurore Jacob, Solenn Denis et Julie Ménard. Des régisseur.ses aux comédien.nes, en passant par les autrices, tout le monde est sur le plateau. De l’improvisation, mais sur la base d’un texte qui s’écrit sur scène à six mains – pour les représentations au Glob, Sonia Ristic a remplacé Julie Ménard. Il est projeté sur les murs qui encadrent le plateau, et deux comédien.nes, Erwan Daouphars et Vanessa Amaral, le mettent en jeu instantanément. Il n’a pas de brouillon ni de version publiée : il n’existe que le temps de la performance, il naît et s’efface avec elle.

Chaque représentation possède son thème, donné par le ou la directeur.ice du théâtre. Ce soir-là : «Interdits». Le public assiste et participe au tirage au sort qui détermine la charge de chacune des autrices – qui écrit pour quel.le comédien.ne et pour les didascalies. On observe les réactions en direct : la frustration de n’avoir pas eu la fonction désirée, le stress d’avoir celle qu’on redoutait, la joie quand le désir est comblé. Sans filtre, on a dit.

                                                        ©Pierre Planchenault

« Au commencement était le Verbe… »

L’émotion saisit dès les premiers mots écrits, dont la responsabilité revenait à Aurore, en charge ce soir-là des didascalies. Sensation d’assister à un Commencement, de s’immerger au cœur même de l’espace de création, où se trouve la glaise originelle, génératrice de tous les possibles, de tous les devenirs. C’est grisant et jouissif, d’emblée.

                                                       ©Pierre Planchenault

Dans l’exaltation de la découverte, on est tenté.e de tout lire, de tout saisir en même temps – le texte, le jeu des comédien.nes, le travail en régie – pour ne perdre aucun mot, aucun geste, aucune trace de ce qui, précisément, n’en laissera pas, n’est qu’éphémère. Mais ce serait passer à côté de la performance, finalement. On apprend alors à sélectionner pour façonner notre propre pièce : on laisse passer du texte, pour mieux vibrer en symbiose avec les comédien.nes, ou à l’inverse, on les quitte des yeux pour suivre la formation des phrases sur l’écran, pour les assimiler dans une lecture silencieuse. Chacun.e, tant dans le public que sur la scène, trouve sa place, ajuste son rythme, appose sa couleur sur cette œuvre commune.

C’est vrai qu’il faut accepter de jouer le jeu, accepter les temps de latence, consentir à l’idée que l’histoire n’a plus la primeur… Mais la proposition est si originale, si intéressante, qu’on lâche prise, on plonge dans cet inconnu, on rit encore davantage face aux failles, qui nous rappellent les nôtres.

Jouer des (dés)accords

Cette performance est un accident perpétuel, une composition avec l’inattendu, et parfois, oui, ses imperfections. Dans la rapidité du geste, les « baskets » deviennent ainsi des « naskets », le « suis » un « susi »…Or, les comédien.nes s’en saisissent, répondent à la faute, subliment ce qu’on penserait être un « raté », en le faisant résonner, en le transformant en comique de répétition avec la complicité des autrices. Le théâtre est là aussi, dans tout son génie : rire de l’accident, en faire matière à jeu, une ressource pour relancer et densifier le dialogue.

                                                          ©Pierre Planchenault

Si ce jeu-là fonctionne si bien, c’est grâce à l’écoute attentive, palpable, entre les membres de ce corps unique, dont elle est la véritable force motrice. L’écoute, c’est aussi savoir laisser l’un.e prendre la main, concentrer en lui ou en elle l’intensité de l’instant, où l’on retient son souffle, conscient.es d’assister à un sublime paroxysme. Puis, les violons se réaccordent, le rythme se réajuste, pour que reprenne la marche d’un pas unanime.

Puissance 3, c’est un orchestre qui joue la création de sa partition, dans une sorte de mise en abyme vertigineuse, où le «comment faire histoire » l’emporte sur le « pourquoi ». Il y a quelque chose de si attractif qu’on veut revenir le lendemain soir, pour un autre thème, un autre geste créateur, une autre fulgurance. La fascination pour l’éphémère, peut-être.

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Pour suivre Le Denisyak : site internet / facebook

Pour retrouver Puissance 3 sur scène : Il se murmure qu’un rendez-vous est donné à Arcachon en février. Happe:n vous tiendra au courant…

Pour connaître la programmation à venir du Glob Théâtre, c’est ici.