Sauvage Garage • #6 • Les 24 heures de la Bande dessinée

Déjà six articles-récidives pour le collectif Sauvage Garage : et aujourd’hui Anne-Perrine s’improvise coach particulière : enfilez vos moufles, sautez dans vos slips et vos ceinturons de catcheurs de l’extrême, voici venu le temps de vous expliquer le principe des 24 heures de la Bande dessinée !

Popularisé par le (sadique) dessinateur américain Scott McCloud, puis exporté en France grâce à Lewis Trondheim, l’exercice original des 24 heures de la Bande dessinée consiste, pour chacun des participants, à réaliser 24 pages de bande dessinée en 24 heures (soit une première de couverture, 22 planches et une quatrième de couverture), répondant à un thème ou à une contrainte révélée au dernier moment. Se déroulant en temps habituels à l’approche du Festival International de la bande dessinée d’Angoulême, le principe des 24 heures semble s’être répandu comme une traînée de poudre à travers la France et le monde (les gens pratiquent cela comme un sport, un peu comme si une fois par an ils avaient leur quota de varappe dans les Pyrénées, m’vous voyez).

_DSC0615

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Édition 2015 (en haut) VS édition 2014 (en bas)

À Bordeaux, en 2009, après avoir participé une fois et lamentablement échoué aux 24 heures de la Bande dessinée d’Angoulême – seule, chez moi, avec mon lit à portée de tête et une histoire à mettre en images beaucoup trop compliquée (mais que voulez-vous, il faut bien tâtonner) – je me suis dit que ce serait tellement plus sympathique de solliciter des gens aimant le dessin, la bande dessinée, pour traverser cette épreuve ensemble et tester les limites de nos capacités à survivre en groupe dans un environnement clos.

Depuis lors, chaque année aux environs du mois de mars (c’est notre sacre du printemps à nous, les masochistes du crayon tremblant) sont organisées les 24 heures de la Bande dessinée à Bordeaux. Notre tanière, la Maison des étudiants de l’université Bordeaux Montaigne, est juste assez vaste pour que l’on s’y empile à quarante ; juste assez étroite pour que l’on soit obligé de s’y croiser et d’y cohabiter en partageant un morceau de banc, un bout de béton pour un somme, ou un quinzième café soluble. Miam !

IMG_3610

24h_19

Bientôt huit années que nous nous retrouvons, fébriles mais réjouis, à 17 h, un vendredi – comptons qu’en principe, on a déjà une bonne journée dans les pattes, ce qui nous fait tenir éveillés bien plus de 24 heures (on est assez proches des 39 heures en réalité).
Qu’Anne Lecomte (pilier de Sauvage Garage) énonce les sujets qu’elle concocte en se frottant les mains, plusieurs semaines auparavant.
Que l’on éructe des bêtises plus grosses que nous sur Twitter.
Que l’on sent que nos papilles s’ouvrent à de nouveaux horizons gustatifs, jusque là encore inexplorés (le sandwich aux chips (c) Barbara, édition 2014 ; la soupe chinoise qui sent les pieds (c) Guillaume Martin, édition 2015).

Le désormais fameux cocktail "café + rillettes", un met de choix pour les valeureux participants !

Le désormais fameux cocktail « café + rillettes », un met de choix pour les valeureux participants !

Que l’on rencontre de nouveaux visages intimidés ; que l’on retrouve avec plaisir les habitués (« Ah tiens, il-elle est revenu-e, malgré son état de décomposition avancé l’an dernier… ») ; que l’on trébuche également sur des participants probablement échappés pour un soir d’un endroit où ils devaient être surveillés (?) (« J’ai fait cette planche, au format grand aigle, j’espère que vous pourrez la scanner » – une femme restée 25 minutes, visiblement elle n’avait pas saisi le concept, édition 2009 / « Il est 7 heures du matin, je m’en vais vous mettre un peu de musique : de la techno minimale, qu’en dites-vous ? » – … moi, toutes les éditions (?!) / « Je vais tous vous tuer en vous infectant avec mes plaies mortelles ! » – un type un peu étrange qui parlait tout seul, édition 2015)

"9 heures du mat', toujours la patate !"

« 9 heures du mat’, toujours la patate ! »

Que l’on voit défiler les petits visages tout blancs de ceux qui ne tiennent plus, qui abandonnent quelques heures – juste le temps d’aller dormir sur le béton froid de l’amphithéâtre nous servant de dortoir : si confortable ! (j’avoue que je ne suis jamais rentrée là-dedans durant l’événement, je me suis toujours demandée ce qui s’y passait, quelle y était l’ambiance, si on y ronflait…)
Que l’on formule de merveilleux lapsus (« Mais non ! vous m’avez déconcentrée, j’ai écrit bédu au lieu de début ! » – Garance, 2015 / « Tu parles le galliléen toi ? » « Tu veux dire que c’est un escargot ? » « Non, là c’est gallinacée… » – #échangecultureldehautvol, 2015 / « Je te montre pas c’que j’fais, tu vas trikiter encore » – ima, 2015), qu’on pose là des punchline cultes (« PAS MAL ! », 2010 / deux dents, 2010 / « I love to love you », 2014 / « l’Amour est mort, mets bien ça dans ta tête », 2015) et tant d’autres encore.
Que je reçois des affiches toujours plus belles, toujours plus nombreuses ; tant et si bien que j’ai le sentiment que c’est comme si les participants cherchaient à s’échauffer un peu avant l’heure.

Affiche : Sarah Ayadi, pour l’édition 2015. Zieutez les autres, elles sont toutes superbes !

Que l’on trouve qu’à minuit les heures ont filé trop vite ; qu’à sept heures du matin, il fait froid ; qu’à 14 h 30, le temps semble s’être arrêté dans sa course ; et qu’à 16 h au contraire, rien ne va plus, il faut parvenir à terminer ce satané encrage-si-seulement-ma-main-arrêtait-de-trembler, quoi !
Que l’on est vraiment content de voir du public venir nous rendre visite samedi après-midi, même si, il faut nous pardonner, nous n’avons plus toute notre tête à cet instant (et puis, nous sentons mauvais, mais faites comme si de rien n’était).
Que l’on rit beaucoup, beaucoup, beaucoup – le manque de sommeil n’aidant pas à la bonne jonction de nos neurones, mais est-il seulement besoin de le préciser ?

_DSC0569

_DSC0641

_DSC0661

_DSC0684

20

21

24h_26

35

41

42

10003518_10203306519011856_14144475_n

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Florilège de visages réjouis !

En fin de parcours, nous nous retrouvons souvent pour manger au restaurant ou boire un verre, avec « ceux qui restent ».

24h_29

Un beau souvenir, à L’Oiseau cabosse

Puis, quelques jours plus tard, je numérise l’ensemble des planches réalisées, je lis et relis certaines histoires, et l’ensemble des productions est mis en ligne sur le site de l’événement. Ensuite, tous les participants trollent les photos Facebook, on rit encore beaucoup en voyant les 45 tags de nos visages émaciés et de nos cernes verdâtres ; et puis c’est terminé. Et, en principe, on recommence l’année d’après.

Voilà, les 24 heures c’est ça : il faut le vivre une fois pour comprendre, et être passé par la phase « Pourquoi je m’impose ça, en fait ? Pourquoi je me fais du mal ? Pourquoi je ne suis pas dans mon lit, mes yeux brûlent tellement ? Qu’est-ce qui me lie à ces gens ? Ne peut-on pas arrêter immédiatement ce disque de Phil Collins ? » pour se questionner sur sa santé d’esprit et ce désir bizarre, qui fait que l’on se retrouve à nouveau à la même place l’an suivant.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

En 2016, les 24 heures de la Bande dessinée auront lieu du vendredi 11 au samedi 12 mars, de 17 h à 17 h, à la Maison des étudiants. Les inscriptions ouvriront à la mi-décembre. First in, first in !

24h2012

2012 – photographie : Xupsun Seb