Le texte qui va suivre a été écrit à une période où Pascal s’imaginait avoir une vie d’artiste par le simple fait d’acheter tous les six mois trois Moleskine pour y noircir seulement les dix premières pages. À cette époque, il fumait bien sûr. Beaucoup trop.
Il espérait toujours faire grande impression à Auchan avec une mine et une dégaine de croque-mort pseudo-intellectuel. Chacun de ses voyages en RER s’accompagnait d’un livre suffisamment épais et démonstratif afin de provoquer des rencontres ; en cinq ans de vie francilienne, ses lectures n’ont pas inspiré grand monde si ce n’est lui-même.
Contrairement à la vie de Pascal, L’avant-propos à Comment tuer ses personnages sans se salir les mains (faux essai cynique) n’a pas évolué.
« J’exige une fin agréable », me déclara un jour l’un de mes personnages devant une part de clafoutis aux cerises non-dénoyautées. Ce détail échappa à l’insolent qui mourut d’étouffement une minute après l’engloutissement du premier morceau.
J’en connais plus d’un pour qui la simple vision de leur agonie, un bout de cerises coincé entre les dents et le bruit de la cuiller sale tombant au sol, les enchanterait pour toute leur vie. Louis-Raoul Loquetus – car c’était le nom que je lui avais donné un soir où je devais être indisposé – désignait, lui, par « agréable », une fin sommaire dans une chambre sommaire d’un pavillon sommaire entouré de proches, disons-le, sommaires. Ceux-ci, bien évidemment, l’auraient regardé trépasser avec tendresse et ce petit rien de fierté qu’ont toutes personnes ayant vécu auprès d’un « si grand Homme !» Il se serait relevé alors fébrilement de son oreiller et ses dernières paroles seraient allées à ses « Si merveilleux amis… Si bonne épouse… Qu’allez-vous devenir ?» Par ce dernier questionnement, il se serait effacé du monde des vivants fictifs et tout en lui fermant les yeux et en lui rehaussant le menton avec une boîte d’allumettes, sa veuve lui aurait répondu « On se débrouillera très bien sans toi ! »
Oui, j’aurai pu lui faire l’honneur d’une mort comme telle mais je n’avais plus la volonté suffisante qu’ont tant de parents à céder aux désirs de leurs enfants. Je reconnais être un piètre pédagogue par rapport à eux : l’écriture est une sphère où l’éducation des personnages n’a pas de limites et où une remontrance, voire une punition corporelle, ne nous agite pas pendant plusieurs jours. Aucune étude psychanalytique de nos « créatures » ne nous sera remise avec un « Vous ruinez sa vie !» en guise de formule de politesse et si l’un d’entre-eux sombre dans la plus abject délinquance, nous serons plutôt fiers d’avoir réussi ce que nous avions décidé aux prémices de sa création.
Vous l’aurez compris, le « J’exige » de Louis-Raoul Loquetus provoqua en une bouchée sa perte quand d’autres auraient jugé moins démagogique de discuter des pages entières avec lui « du sens de la Vie » pour finalement abandonner l’affaire et lui offrir « une fin agréable ». Soyez donc implacables ! Certes, il faut du temps, de l’éveil, des découvertes, des attentes interminables pour qu’un simple brouillon soit griffonné, recopié, remanié, déchiré, retranscrit, mais une fois qu’en vous seul se profilera l’ombre des trois incorruptibles Moires antiques, vous conviendrez qu’il n’y a rien de plus doux que de vous laisser aller à l’imaginaire, tout autoritaire qu’il se doit d’être.
L’ouvrage présent – car je ne sais si l’on peut l’appeler essai ou manuel sans subir des hautes instances une envolée de courges ou de tomates – a le modeste but de conseiller quiconque prend la plume, après avoir été tour à tour Clotho et Lachésis, sans parvenir à enfiler la triste robe d’Atropos en raison de mille et un accro à la fermeture éclair. Comme dans la vie réelle lorsqu’il s’agit d’assassinat, mieux ne vaut pas se louper. La moindre fébrilité ou un plan trop vite bâclé poussera l’auteur lambda à un sentiment constant de médiocrité (le « Tu ne m’as pas eu ! » de Marceline Frouquette, rescapée d’une dizaine d’attentats à son encontre) et à des dommages et intérêts colossaux (de longues heures à retravailler la scène pour faire taire une fois pour toute la ricaneuse). Lorsque la réussite d’un tel acte daignera bien faire son apparition, vous pourrez vous enchanter d’entendre un « sa mort est propre et l’intrigue bien ficelée » de la part du chef de file du grand banditisme littéraire : le bien-aimé et craint lectorat.
Que ceux qui redouteraient que cet ouvrage soit une simple énumération d’avis et d’anecdotes personnels se rassurent : les heures en bibliothèque universitaire furent nombreuses et longues. Souvent par faute de volonté, je le reconnais (comme à l’époque où un ongle incarné me fit atrocement souffrir du pied gauche et qu’en tant qu’individu de sexe masculin, toute activité intellectuelle m’était alors impossible). Toutefois, au gré de quelques études, j’ai pu découvrir les travaux de grands chercheurs – injustement oubliés – sur lesquels appuyer mon approche. Bien que ma pensée rejoint davantage celle de Gretta et Günter Hauspiel que celle de Edward Straukner ou de Simone Meursac, il n’en demeure pas moins que par pure objectivité, je me devais de tous les citer dans le présent ouvrage. Leur présence intellectuelle effacera donc par bribes ma modeste conscience et je suis enchanté qu’ils aient pu m’accompagner, à titre posthume, dans cette odyssée d’infanticides fictifs.
