Sola Gratia Pierre Planchenault

« Sola Gratia », Poésie de la violence

Dans le cadre du festival Trente Trente, le comédien et metteur en scène Yacine Sif El Islam présentait à la Manufacture CDCN sa nouvelle création, Sola Gratia, un monologue. Un bijou de sincérité et de poésie.

L’écriture de Sola Gratia est née, nécessaire, d’un événement traumatique, celui d’une agression au couteau qu’ont subie Yacine Sif El Islam et son compagnon, Benjamin Yousfi, dans la nuit du 3 septembre 2020 à Bordeaux. Dans ce solo, Yacine Sif El Islam, habitué des scènes bordelaises, endosse la double casquette de l’auteur et du comédien pour porter sur la scène son sublime texte surgi d’une fissure.

(Re)coudre par les mots

Le fil de la pièce se déroule à partir de ce point d’ancrage qu’est le traumatisme, lorsque le couteau a entaillé la joue de Yacine et l’épaule de Benjamin. La faille, tant physique que psychique, marque une ouverture pour une plongée à rebours dans les souffrances, les violences homophobes et racistes, les incompréhensions, qui ont jalonné l’existence du comédien. La parole surgit ainsi de la blessure autant qu’elle s’y engouffre pour mieux retisser ces douloureux fragments de vie, inscrits dans le corps et dans la mémoire, afin de leur donner, après coup, un possible sens.

                                                       ©Pierre Planchenault

Ce geste répond à celui, visible, tangible, qu’effectue Benjamin, présent sur scène, de dos – ce dos dans lequel s’est planté le couteau – : lui aussi, il (re)tisse la nuit traumatique. Sur un large tissu blanc posé sur un chevalet, patiemment il écrit, grave l’année indélébile, les insultes reçues lors de l’agression, et la mention « procès-verbal rédigé par le brigadier chef de police », tant au fil noir qu’au fil rouge, comme du sang sur la toile. Seulement, ce « procès-verbal » n’en restera qu’à sa seule mention, brillera par sa page blanche, comme pour dénoncer le silence méprisant de la police, tandis qu’à l’inverse, la parole de Yacine ne cesse de se déverser, de rapiécer, de raccommoder. Cette structure dramaturgique fondée sur le contraste fait ainsi toute la puissance de la pièce.

                                                      ©Pierre Planchenault

Aussi, cette symbolique du tissage se retrouve jusqu’à l’échelle narrative : le comédien brode habilement le personnel avec l’universel, en raccordant son récit tant aux figures mythologiques qu’à celles de la pop culture, non sans humour. La narration progresse par associations d’images, par comparaisons, pour densifier le propos et l’inscrire ainsi dans une réflexion commune.

Vers la lumière

L’intelligence de Sola Gratia réside dans son interrogation des frontières entre l’intime et la scène, lorsque cette dernière se fait le lieu d’une prise de parole nécessaire et authentique. En effet, Yacine Sif El Islam joue et parle dans un micro avec son texte à la main, qu’il lit à plusieurs reprises. Autant cette présence affichée du support écrit rappelle le travail préalable de l’artiste, autant elle annule, presque paradoxalement, ce statut même de l’artiste, le désacralise, le met en doute. Autrement dit, la mise en scène du traumatisme se met elle-même en abyme, questionne sa propre légitimité. Reste alors de ce geste une absolue vulnérabilité, qui a quelque chose de profondément humain, sincère, à quoi s’ajoute l’émotion palpable du comédien. Comme la fébrilité du premier dévoilement de soi.

L’écriture est aussi brute que poétique, à la manière d’un éclat de lumière dans l’obscurité ou d’une fleur surgissant d’une fissure dans la pierre. Elle se charge de la violence mais ne la brandit pas, elle la rend malléable pour mieux l’observer, la cerner. La belle musicalité du texte ainsi que les variations de rythme dans la voix du comédien s’accordent avec la création sonore, majoritairement électro, jouée sur scène par Benjamin Ducrocq. Celle-ci prend une teneur quasi cinématographique en soulignant le récit, lui donnant du poids, le contextualisant, ou bien en habitant ses silences.

                                                   ©Pierre Planchenault

Finalement, il n’y a pas tellement de jeu dans cette mise en scène de soi, il n’y a qu’un « je » qui cherche à se saisir, à interroger sa substance, et qui dit sa difficulté à s’entendre. La métaphore du miroir est ainsi souvent convoquée : celui dans lequel on ne parvient pas à se reconnaître, qui renvoie une image biaisée, où l’autre – l’autre en soi, mais aussi l’autre-que-soi – est dissonant. Le public apparaîtrait alors ici comme le seul miroir permettant au comédien de se faire résonner, de coïncider avec lui-même, enfin plus apaisé peut-être, dans la lumière. La scène comme lieu de (la) grâce.

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Pour retrouver Sola Gratia sur scène : Prochainement… Happe:n vous tiendra au courant.

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Le Festival Trente Trente – Les Rencontres
du 18 Janvier au 10 Février

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