JEAN LUC TERRADE LA QUÊTE D’UN INTRANQUILLE

À l’occasion du festival 30/30, Elise est partie à la rencontre de Jean Luc Terrade, son directeur.

« Quelle idée! » me dis je, de prendre rendez avec Jean Luc Terrade, figure emblématique de la scène contemporaine bordelaise, certes, mais aussi personnage chargé d’une réputation… plutôt redoutable.

15H55, je sors du tramway en me disant que je n’ai pas intérêt à être en retard, sous peine de connaître les foudres de la colère d’un personnage fantasmé intransigeant et âpre.

16h02 : coup de téléphone de JLT himself pour rappeler à mon bon souvenir qu’il m’attend;

16H04 : j’arrive au bar tabac tremblante, simulant, de manière un peu artificielle, l’aplomb;

16H10 : après avoir commandé un thé, j’inaugure ma première interrogation par un fragile «On entend beaucoup parler de vous sur Bordeaux…»;

16H10 et 30 » Jean Luc Terrade feint la surprise « Ah, bon!» ;

16H32 première intervention « Je déteste les interviews. Je trouve que c’est toujours très réducteur et puis je ne suis pas très doué. »

16H33 je me dis que cet interview ne va pas être facile.

Et pourtant … le temps passe, les questions se multiplient et dans le brouhaha de ce bar de quartier, l’échange devient agréable, riche, bien loin de l’idée que j’avais pu m’en faire. Je découvre alors Monsieur Jean Luc Terrade.

JLT_Photo_Pierre_PLANCHENAULT-6973

© Pierre Planchenault

L’éclectique Jean Luc Terrade, tout à la fois comédien, metteur en scène, directeur du festival 30/30, intervenant en lycée… Celui qui se définit «Comme un apatride. Comme quelqu’un qui est au milieu de tout et, en même temps, en dehors de tout», ne cesse d’arpenter les salles et festivals à la recherche d’œuvres insoumises, d’artistes révoltés, de Bruxelles à Paris en passant bien évidemment par Bordeaux.

«Je viens du théâtre mais j’ai toujours été intéressé par la danse et le mouvement. Et très vite, j’ai été intéressé par la performance. Pour moi, qui dit ‘performance’, dit un peu ‘marginalité’. Artistiquement, j’ai toujours aimé travailler avec des auteurs dont l’écriture était à la marge comme Genet, comme Sade, comme Beckett. Bien sûr, ces auteurs sont, par la suite, entrés dans l’institution mais ils écrivaient avant tout sur la marginalité. Je pense qu’il n’y a que ce thème qui m’intéresse. Les histoires ou de pouvoir, ou de famille, ou d’argent ça ne m’intéresse pas beaucoup. J’aime travailler sur des gens qui sont à la marge, soit par rapport à la sexualité, soit comme Beckett par rapport à la clochardisation, au retrait de la société. Ça, ça m’intéresse !».

La performance, cette forme particulière d’art éphémère, qui laisse peu d’objets derrière elle, semble être la quête de Jean Luc Terrade. Une pratique fulgurante, instable, insaisissable mettant en avant des formes d’être particulières « Ce que je recherche c’est une forme de fragilité qui s’expose, une personnalité qui donne à voir ce qu’elle est sur scène. Pour moi un artiste qui fait une performance, ne la fait qu’une fois et il ne la reprend pas, du moment où c’est repris, quelque part, pour moi, ça n’est plus de la performance. À moins, que l’influence du public ou du lieu, fasse en sorte que l’artiste soit obligé de se décentrer, de se réinventer. Par exemple, Ivo Dimchef – qui est un artiste bulgare que j’ai invité 3 fois déjà et que je vais réinviter l’année prochaine- va demander aux spectateurs d’écrire sa performance… Automatiquement, tous les jours, le spectateur va écrire quelque chose de différent puisque c’est un public différent à chaque fois, ce qui l’oblige à changer tous les jours »

Voilà donc les bases de l’esprit des 30/30 : une écriture contemporaine sous la forme d’une action en train de se produire, avec les effets que cela provoque dans le réel, au mépris des conventions de la représentation. Un art vivant performatif qui questionne les disciplines artistiques dans leurs croisements et leurs limites.

Alors, si la programmation surprenante, voire déroutante, du festival 30/30 vous bouscule, c’est qu’elle propose une forme d’expression contemporaine rarement représentée.

JLT_Photo_Pierre_PLANCHENAULT-7002

© Pierre Planchenault

Inclassable, hyperactif, exigeant, désabusé, rêveur, Jean-Luc Terrade cherche à faire se croiser des artistes d’horizons générationnels, esthétiques, géographiques différents. Dans son envie de questionner le théâtre, il milite pour une ouverture des disciplines et des publics «On reste toujours dans une forme de clivage, la plupart des gens qui vont au théâtre y vont parce que ça fait bien, rares, sont ceux qui sont vraiment curieux de formes d’expressions nouvelles.»

Et malgré le manque de moyens, M. T rêve de plus : «J ‘aimerais pouvoir développer les accompagnements d’artistes, accueillir en résidences les artistes que je fais venir dans le cadre des 30/30. J’aimerais que le festival crée véritablement une relation avec les artistes. Construire un espace dédié à la performance, faire un lieu de recherche autour de la performance, qui permettrait des rencontres, des confrontations artistiques… Mais il faut des moyens et de l’énergie pour ça. Alors l’énergie je l’ai, parce que je fais déjà beaucoup de choses. Mais je crois que je suis à mon maximum, et pour faire plus il faudrait pouvoir travailler toute l’année avec une équipe payée pour ça… Si j’avais les moyens de faire ce que je veux, je crois que j’ouvrirais un lieu qui aurait pour but de fédérer des compagnies ensemble, qui regrouperait des collectifs, des artistes d’univers différents. Ouvrir un lieu où les gens se rencontrent et s’apportent des choses dans leur travail. Un lieu avec des espaces communs, des salles de répétition où on peut échanger, discuter, où ça communique. Actuellement, les compagnies sont trop cloisonnées, chacun travaille de son côté, je trouve que ça manque de partage.»

Jean Luc Terrade à toujours fait de l’art la raison d’être de son parcours. Et lorsqu’on lui demande ce qu’il aurait pu faire d’autre – Silence.  « Si je n’avais pas fait de l’art ?… Je ne sais pas. J’ai toujours voulu faire ça… Alors là c’est compliqué comme question. Je ne sais pas, peut être quelque chose en lien avec le voyage, je n’ai pas assez voyagé dans la vie. Un métier où j’aurais découvert d’autres cultures, peut être d’autres manières de penser les choses».

Peut être que parfois l’ethnologie se situe, aussi, dans la découverte artistique. Alors si vous voulez vivre une expédition dans le monde de la création contemporaine, allez vous aventurer au festival 30/30 du 25 au 30 janvier !

« Les Rencontres tentent d’être un de ces lieux de parole où l’on peut murmurer, cracher, gueuler, voire dégueuler… mais aussi et surtout rêver. Notre seul critère de sélection restant avant tout le sensible, l’enthousiasme et la nécessité de ces artistes à se faire entendre. Ne soyons pas de bons petits automates et de bons petits élèves … et si l’on n’a rien à dire, alors mieux vaut se taire ! » JLT

La programmation

Si le concept de performance artistique vous intéresse

 

Si le personnage d’Ivo Dimchef vous intrigue: