Cie Hors Série . Yellel . Hamid Ben Mahi . Happen

« Yellel », un voyage chorégraphique vers nos identités

Retour sur un soir d’hiver à St-Médard-en-Jalles, en voyage avec six danseurs vers le soleil de Yellel, entre question identitaire et redéfinition du hip-hop, par la Compagnie Hors Série, d’Hamid Ben Mahi…

Yellel, c’est le nom d’une pièce chorégraphique pour six danseurs, créée en novembre 2019. Mais Yellel, c’est d’abord le nom d’un village algérien duquel est originaire le père du chorégraphe et danseur hip-hop Hamid Ben Mahi. Seulement, ce village est inconnu de ce dernier, comme nous le précise une phrase projetée au début de la création : « Je ne suis jamais allé à Yellel ». Il s’agirait alors de créer autour d’un nom de lieu chargé d’un imaginaire et d’une histoire, de le « peupler », d’une certaine manière, par les six danseurs, de marquer une trace chorégraphique sur ce nom géographique.

Un apprivoisement vers la fraternité

Au début de la création, alors qu’un diffuseur d’encens rappelle une forme de rituel et crée une atmosphère particulière, déjà orientale par l’odeur épicée qu’il répand, les six danseurs semblent s’observer, un peu en étrangers, conscients de la singularité de chacun. Nous aussi, public, prenons part à ce moment latent. Les danseurs, tour à tour, dévoilent un peu de leur identité en esquissant quelques pas de hip-hop. Parfois, les mouvements d’un danseur sont repris par un autre, et inclus dans sa propre danse, ce qui crée déjà une ébauche de chorégraphie collective, un groupe qui se forme et se complète, qui accepte les différences de l’autre.

Yellel . Compagnie Hors Série . Happen

© Pierre Planchenault

Durant ce moment, et plusieurs fois ensuite au cours de la création, il n’y a quasiment pas de musique, si ce n’est celle créée par les danseurs eux-mêmes. Par leur voix, leur respiration, ils sont la musique, accompagnant ainsi en rythme les mouvements de celui ou celle qui dévoile ses pas de danse. Même si leur identité est différente, ils communiquent et échangent en faisant de leur voix un instrument, créant ainsi un langage corporel et vocal qui paraît universel, sans frontières. Du côté du public, nous avons, nous aussi, l’impression d’entrer progressivement dans le groupe, d’être en chemin vers Yellel avec les danseurs.

Le collectif se forme alors, les corps s’entremêlent, l’ensemble rappelle une ambiance de fête familiale. Si un membre du groupe se démarque parfois au cours du voyage, comme pour rappeler l’importance de sa singularité tant identitaire que chorégraphique, il finit toujours par être rejoint par les autres, afin de poursuivre la création plurielle.

Une identité plurielle, entre Orient et Occident

Une des inspirations de cette création est l’essai Les Identités meurtrières d’Amin Maalouf (1998), dans lequel l’auteur pense l’identité comme toujours en mouvement, jamais innée, se construisant au gré des rencontres et des échanges entre les cultures. Yellel interpréterait alors cette idée en mêlant étroitement les deux cultures (ou du moins, les deux appartenances) orientale et occidentale d’Hamid Ben Mahi. C’est ainsi que les paroles en arabe résonnent avec celles en français, les pas techniques de hip-hop appris en France rencontrent la danse contemporaine mais aussi les pas de danses traditionnelles orientales. Cela se mêle au son du mandoluth et des percussions de la musique composée par Manuel Wadji, Hackim Hamadouche (mandoluth) et Ahmad Compaoré (batterie et percussions). On s’imagine alors sur une place de marché algérien, non plus dans une salle de spectacle. L’illusion est totale, facilitée par la technique incroyable des danseurs dans le maniement des différents styles chorégraphiques, et par les lumières chaudes, allant de pair avec la coloration des musiques qui appellent le mouvement et le partage. Les vêtements des danseurs, assez classiques dans leur forme, attirent l’œil par leurs couleurs vives, tirant sur le orange souvent (Yellel se situe d’ailleurs au cœur d’orangers…), tout comme les foulards que les filles font danser avec elles, au détour d’un mouvement de bassin ou d’épaules. Le mélange de toutes ces couleurs traduirait peut-être la coloration multiple de notre identité : pourquoi se priver de certaines couleurs quand nous pourrions toutes les faire coexister harmonieusement ?

Yellel . Compagnie Hors Série . Happen

© Pierre Planchenault

Un moment retient l’attention par sa symbolique : chaque danseur dessine une porte avec son corps (tout en disant le mot en français), et aussitôt, un autre vient proposer une clé (avec son corps et sa voix, à nouveau), pour ouvrir cette porte. Par métaphore, on comprend que chaque porte devrait posséder une clé afin de rester toujours entr’ouverte, mais surtout, que l’autre est une « clé » dans la construction de notre identité. Il propose une ouverture nouvelle sur des possibles, nourrit notre singularité de la sienne. Se crée alors, sur scène, une forme compacte de danseurs, un tout uni mais pas uniforme, rappelant ainsi l’identité multiple qui nous constitue.

Cette idée d’harmonie se retrouverait aussi dans l’évocation des quatre éléments, qu’on pourrait imaginer dissimulés tour à tour au cours de la création : sur l’écran, sont projetés des sillons, créés par les terres algériennes, qui rappellent les racines ; plus tard, s’affiche le mot « Air » ; vers la fin du voyage, les danseurs s’assoient devant la mer et le bruit des vagues leur offre un apaisement ; quant au feu, il se situerait dans la danse elle-même, dans l’énergie, dans le soleil algérien. Les quatre éléments alors associés mêlent l’imaginaire de l’Algérie inconnue, projetée sur l’écran comme un film, et la danse, qui réagit sensiblement, concrètement, aux projections. Surtout, ces quatre éléments ajoutent une forme de circulation harmonieuse au sein de la création, et rappellent, à nouveau, un ensemble pluriel.

Le danseur, métaphore de l’identité humaine en mouvement

Ce voyage vers Yellel s’achève sur une note quelque peu mélancolique. Une question se pose : faudrait-il oublier finalement ? En fin de compte, Yellel est-il la véritable destination ? Dans la discussion avec le public qui suit le spectacle, Hamid Ben Mahi explique que, pour arriver à vivre, il faut savoir oublier aussi parfois, pour se libérer des possibles traumas familiaux du passé. Yellel s’apparente ainsi, d’après le chorégraphe, à une « suite » de La hogra (2014), mais beaucoup plus douce, plus apaisée.

Alors ce qui reste, c’est le parcours initiatique, la trace que chacun des six danseurs a créée, vers Yellel oui… Mais peut-être aussi vers un lieu indéfini, habité et incarné par ces identités plurielles. Les danseurs sont « devenus » le lieu, en quelque sorte. A travers ce cheminement, chacun s’est nourri de la danse de l’autre, chacun a parlé aux autres à travers la danse et a repoussé ses frontières.

Plus largement, et fidèlement au travail de recherche qui anime Hamid Ben Mahi dans ses créations (avec Apache (2013) par exemple), c’est aussi le hip-hop qui a repoussé ses frontières : enrichi par les apports des danses traditionnelles orientales, il s’est marié au mandoluth – et l’harmonie est belle ! Il est allé chercher « ailleurs » de quoi s’étoffer. Le hip-hop serait alors ici une métaphore de l’identité humaine : enrichir l’identité du hip-hop en tant que danse, c’est s’ouvrir, pour le danseur, à « l’autre », au monde, et enrichir ainsi sa propre identité.

Finalement, nous, spectateurs, avons la sensation d’avoir fait partie, l’espace d’une heure, de ce groupe de danseurs, de ce voyage solaire, et d’avoir pris part à un véritable questionnement autour de l’identité, en ouvrant, par le mouvement, la voie vers l’autre.

« L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence. » – Amin Maalouf, Les Identités meurtrières

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Page facebook / Vimeo / Teaser de Yellel

  • Pour retrouver Yellel bientôt sur scène :

Le 18 mars 2020, à La Mégisserie, St-Junien (87) / Le 5 mai 2020, au Théâtre de Fos, Fos-sur-Mer (13) / Le 15 mai 2020, CC Michel Manet, Bergerac (24).