Chahuts 2025 . Happen © Pierre Planchenault

Chahuts 2025 – Soigner les maux par les mots

Toujours surprenant, le festival Chahuts remue la ville et les gens quelques jours durant. À l’approche de l’été, les rues, parcs, espaces insolites (et moins) et appartements bordelais deviennent le théâtre de cogitations artistico-sociétales d’utilité publique.

On aiguise notre esprit, on affine notre regard, on phosphore pour appréhender le monde sous d’autres jours. Retour sur 3 spectacles vus sur cette édition 2025 de l’événement.

Le Chien, la Traductrice et l’Enfant – Lancelot Hamelin

Gris est le ciel en ce samedi après-midi. L’air est pesant, les nuages bas. Une ambiance morose s’affirme malgré l’arrivée prochaine des beaux jours. Ce climat “chagrin” s’avèrera être l’atmosphère idéale pour plonger dans le récit de Lancelot Hamelin, cet écrivain complice du festival Chahuts ayant tenté l’immersion dans notre Bordeaux deux ans durant. Car si, comme lui, on quitte la coquetterie du triangle d’or, on pénètre alors des univers parallèles âpres, rudes, cruels. Des mondes où la gravité plane, où la pesanteur exhale.

Dans la Halle des Douves, l’ambiance est étouffante. Transportée par les voix de deux conteur.euse.s, je suis parachutée dans ce Bordeaux qu’on ne veut pas survoler, qu’on ne souhaite surtout pas voir. Les laissé.e.s-pour-compte(contes) s’y débattent immobiles et silencieux.euses. 

Inspiré d’histoires de vie réelles récoltées au gré de rencontres menées avec les équipes et bénéficiaires d’associations locales (le Samu social, le Comité d’Étude et d’Information sur la Drogue et les Addictions, l’équipe mobile psychiatrie précarité et migrant, le Girofard…), ce récit pluriel nous fait traverser des bribes d’existences malheureuses. Il nous fait pénétrer le quotidien d’un chien errant ayant perdu son sans-abris de maître d’abord, d’une réfugiée devenue interprète pour les demandeur.euse.s d’asile bordelais.es ensuite, et enfin, d’un enfant né ici, fils d’immigré.e.s en situation irrégulière.

Ce conte urbain comme il.elle.s l’appelle(nt) (je le qualifierais davantage de drame social) fait tomber le décor étincelant d’une ville glorifiée pour montrer la réalité de ses coulisses. Dans l’ombre, des vies s’affairent dans la douleur. Il est urgent de prendre soin d’elles ! Mettons la lumière sur ces existences qui le méritent tout autant que n’importe quelles autres… et soyons humain.e.s. Certains maux se soignent avec les mots, alors utilisons-les, jouons-en et choyons ces âmes sensibles pour défendre leurs droits et faire survivre leur poésie.

Chahuts 2025 . Happen © Pierre Planchenault

© Pierre Planchenault

#Balancetesancêtres – Ari Hamot

Après avoir “voyagé” sur les trottoirs souillés des quartiers Saint Michel et Sainte Croix au travers du récit de Lancelot Hamelin, Chahuts m’ouvre maintenant les portes d’une somptueuse bâtisse de caractère, un hôtel particulier de la grande époque (remasterisé en habitat jeunes). L’édifice se mue en théâtre à ciel ouvert où Ari Hamot prend ses quartiers une petite heure durant afin d’y performer en corps et en voix autour de la question de l’Histoire de France, legs que nous partageons avec nos contemporain.e.s. 

Ces murs, aujourd’hui habités par des vies ancrées dans le présent, furent, si on y regarde de plus près, l’apanage d’un affreux personnage de notre passé colonial : David Victoria. Et en fait… (quasiment) tous les lieux de notre quotidien proviennent de cet héritage peu glorieux ! L’oppression blanche irrigue nos villes, nos rues, nos places, nos habitations. C’est vertigineux lorsqu’on y pense, non ?

Dans cette micro-déambulation à travers l’entrée, la cour d’honneur et le jardin de l’hôtel particulier “Victoria”, Ari nous conte une histoire de ceux.celles qui sont à l’origine de cette bâtisse tout en abordant la question de ses aïeux.eules à elle. Ces aristos englués dans un système colonialiste ont oppressé les plus faibles, vendu au diable leurs allié.e.s, participé au vote de lois contraires aux droits humains… Auraient-ils pu avoir des connexions avec un.e de nos propres ancêtres ? … Tiens, d’ailleurs, c’est vrai ça : les miens de prédécesseur.euse.s, étaient-ils.elles des pourri.e.s comme ce David Victoria ?

Avant de déboulonner les statues gênantes et de rebaptiser les rues qui effacent les marques de notre histoire embarrassante, mettons les pieds dans le plat en faisant la lumière sur ce passé encombrant ! 

Ce “crash-test” de la jeune Ari Hamot aura eu un effet étourdissant sur ma manière de regarder le monde. Car sincèrement, j’ai rarement eu la vivacité d’esprit de me demander qui étaient les personnages historiques qui hantent notre quotidien : ceux dont les noms trônent fièrement sur les plaques rivetées à nos chemins de vies, ceux qui ont fait construire les lieux que nous traversons chaque jour (ou plus rarement), ceux qui ont bâti le décor de nos quotidiens. Cette performance nous permet de nous affranchir de l’aveuglement collectif et éveille notre esprit quant au poids de l’histoire sur notre présent. Une agréable “balade” qui nous fait traverser les époques, méditer sur jadis et éclaire notre lecture du présent. Affaire à suivre !

Chahuts 2025 . Happen © Pierre Planchenault

© Pierre Planchenault

TOM [Théâtre de l’Opprimé Miniature ] – Compagnie Donc y chocs

Cette fois, le rendez-vous est donné dans un espace plus conventionnel, un lieu “dédié” à la culture : c’est au TNBA que ça se passe. Et une fois n’est pas coutume, je grimpe sur mon vélo tranquille, je suis à l’heure pour faire le chemin gentiment entre mon domicile “nansoutien” et ce théâtre du centre-ville. Mais visiblement, en ce début d’après midi sabbatin, une force supérieure souhaite que ma réputation de retardataire subsiste. Donc petit déraillage en cours de route, bricolage et mains dans le cambouis pour repartir avec une jolie pénalité de temps. Bref, j’arrive en trombe, je suis la dernière à passer les portes du studio et hop, ça démarre ! Trois comédien.ne.s-marionnettistes nous expliquent un peu le schmilblick. Le spectacle est participatif donc il faut se tenir prêt.e à intervenir. (Mon esprit à cet instant : “Balivernes ! On les connaît les spectacles où l’on demande une soit-disant ‘contribution’ de la part des spectateur.rice.s ; tout le monde parle ‘d’immersion’ et ‘de participation’ mais dans les faits, le public reste a sa place et applaudit sagement. Faites-moi croire qu’il y aura plus que cela avec TOM !”.)

Rapidement, je me dis que je suis peut-être aigrie artistiquement parlant. Parce qu’après quelques scènes de marionnettes jouées par le trio d’artistes face au public, nous sommes invité.e.s à nous exprimer sur ce que l’on vient de voir. Quelles situations nous ont semblé problématiques dans ces saynètes de cour d’école ? Pourquoi cela nous a-t-il interrogé.e.s ? Et franchement, toute l’assemblée joue le jeu ! Les adultes (jeunes et moins jeunes) et les enfants (jeunes et moins jeunes) prennent la parole et donnent leur avis. Je pense que ce jour-là, je suis la seule à me planquer dans le fond de mon fauteuil pour observer tout cela et prendre les notes qui me servent à écrire aujourd’hui. C’est fou mais on est déjà pas mal sur l’échelle du participatif là ! 

Et attention, cela ne s’arrête pas ici. En effet, nous sommes ensuite invité.e.s à quitter nos sièges pour aller à la rencontre de deux personnages croisé.e.s lors d’une des précédentes scènes de récréation… Les jaunes découvriront la “vie” de l’un des deux protagonistes de ce tableau marionettique, les bleus en apprendront eux.elles sur l’existence de la petite fille qui partage le premier rôle. 

Nous voilà donc invité.e.s à investir les “coulisses” du quotidien de l’un des deux protagonistes en passant les pendrillons noirs qui occultent le fond de scène. Fascinant ! Des dizaines de boîtes remplies d’objets miniatures et messages malins, de zones d’écoutes équipées de casques audio et autres dispositifs étonnants sont disposés çà et là. Chacun.e des spectateur.rice.s a l’espace et le temps de naviguer entre ces écrins débordant de miniatures faites main, d’y lancer un œil et d’y glisser une oreille.

À la manière d’un.e détective, on entre dans la psychologie de “notre” personnage grâce à de petits indices cachés avec malice dans ces maquettes exceptionnelles de détails. De petites missives laissées sur des post-it aimantés au frigo de la cuisine familiale, des mots griffonnés dans un cahier par des camarades, un message vocal laissé par un membre de la famille sur le téléphone cellulaire de notre héros ou héroïne, un agenda faisant apparaître des occurrences éloquentes… Des “mini-mondes” qu’on explore avec délice. Au fil de nos pérégrinations dans ce bazar d’indices, on commence alors à comprendre pourquoi notre héros a agi comme il l’a fait.Puis la sonnerie de fin de récré retentit et il est l’heure de retourner à sa place. 

Petit débrief avec l’un des comédien.ne.s pour mettre en commun tout ce que l’on a compris et comment nous allons le restituer aux membres du groupe “bleu” qui a vécu une expérience similaire en pénétrant l’univers de l’autre personnage qui composait la saynète problématique du début.

Échange entre les deux groupes, tout le monde s’en donne à cœur joie. Et on finit par prendre conscience que nos jugements hâtifs sont complètement à côté de la plaque. 

Finalement, que dirait-on à l’un.e et l’autre de nos héros ou héroïne ? Certain.e.s spectateur.rice.s se lancent… et deux sont même convié.e.s à rejoindre le plateau pour une improvisation en marionnettes. Une performance qui me donnera même des frissons d’émotion (dans une salle pourtant étouffante de chaleur depuis le début du spectacle) tant la très jeune spectatrice (8-10 ans) invitée sur scène sera touchante par sa candide justesse.

Bref, TOM est un spectacle “participatif” VRAIMENT participatif. C’est ingénieux et malicieux tout autant que didactique (sans être moralisateur ou plombant)… et quelles prouesses de création dans toutes ces “boîtes à malices” ! Les mini-décors sont ravissants de finesse et d’ingéniosité. BRAVO. J’ai plus qu’aimé, j’ai A-DO-RÉ.

Chahuts 2025 . Happen © Pierre Planchenault

© Pierre Planchenault

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Spectacles vus lors de l’édition 2025 du Festival Chahuts

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Photo de Une © Pierre Planchenault
Design graphique © Happe:n